High Commissioner's Statements
 
SARRED 22-24 August 88

JARRED 22-24 August 88

Monsieur le Président,

La crise qui nous rassemble ici aujourd'hui est grave. Nous tous - gouvernements, agences privées, organisations internationales et médias - sommes réunis pour faire face au tragique problème des réfugiés, rapatriés et personnes déplacées en Afrique australe dont les souffrances ne peuvent plus être tolérées. Votre présence est le témoignage de la prise de conscience de la communauté internationale quant à l'étendue de la crise, au fardeau qu'elle impose aux pays de la région, et au besoin de rechercher activement des solutions. Je voudrais rendre hommage à l'Organisation de l'Unité africaine et à notre hôte, le Gouvernement de la Norvège, d'avoir pris l'initiative d'organiser cette conférence. Le défi que nous devons relever dès maintenant consistera à empoigner les problèmes que vivent quelque six millions d'êtres humains au sein de neuf états - et à agir de façon décisive en vue de leur résolution. Le HCR, en tant qu'agence internationale mandatée pour protéger et assister les réfugiés, se trouve au centre de ce défi, et c'est avec fierté que je le relève, en affirmant devant vous notre engagement à jouer le rôle qui ainsi nous incombe.

Chaque réunion de la communauté internationale lors d'occasions comme celle-ci soulève nombre de questions légitimes telles que: pourquoi une autre conférence? Pourquoi ce sujet? Pourquoi maintenant? Je pense que nous devons affronter ces questions si nous voulons captiver l'imagination et obtenir le plein appui du monde, de l'opinion publique, des gouvernements et de toutes les personnes qui se sentent concernées par les souffrances de leurs semblables. Nous devons aussi nous poser une question supplémentaire: pourquoi cette conférence et son succès sont-ils d'une telle importance pour le HCR? Je peux répondre sans hésitation que quatre considérations principales me sont présentes à l'esprit alors que je vous parle aujourd'hui.

Premièrement: les causes profondes de la crise. Même si la mission du HCR est de nature strictement humanitaire, ainsi que l'est assurément cette conférence, nous devons nous pencher sur les causes particulièrement inhumaines qui ont causé la fuite de plus d'un million de réfugiés dans la région, réfugiés auxquels nous prêtons assistance. Ces causes ont aussi eu des répercussions locales et ont entraîné le déplacement à l'intérieur du pays de quelque cinq millions de personnes. Les fondements de cette tragédie humaine reposent sur la déstabilisation qui a lieu dans la région, le maintien du système opprimant de l'apartheid et les sauvages conflits armés sévissant dans certains pays, qui entraînent des répercussions considérables dans d'autres pays de la région. Nous, au HCR, qui sommes confrontés aux conséquences humaines de ces événements lors de l'afflux des réfugiés dans nos camps, ne pouvons que demander la cessation immédiate des activités inhumaines des opposants, en particulier de la Renamo, dont la brutalité sans précédent au Mozambique a causé la fuite de la plupart des réfugiés et personnes déplacées dans la région. Le cas du Mozambique illustre bien le fait que les personnes déplacées dans la région on fuit leurs demeures ou leur pays non par crainte de leur propre gouvernement, qui sont eux-même visés par la déstabilisation, mais du fait que,. comme le définit la Convention des Réfugies de l'O.U.A., ces personnes sont victimes "d'agression extérieure, d'occupation, de domination étrangère ou d'événements troublant l'ordre public soit dans une partie, soit dans l'ensemble des pays dont ils sont originaires ou ressortissants".

Notre second souci d'aujourd'hui doit être la nature et l'envergure de la tragédie humaine. Nous ne devons pas seulement parler de chiffres: certes 1,1 million de réfugiés et plus de cinq millions de personnes déplacées à l'intérieur de leurs pays sont des données d'une ampleur très grave... Mais il s'agit surtout d'êtres humains arrivant dans des conditions indescriptibles de misère et d'épuisement. Pire encore, ils arrivent dans des conditions d'indigence totale en des pays mal équipés pour les recevoir - des pays aux prises avec leur propres problèmes accablants de développement, qui néanmoins leur offrent l'hospitalité à une table où les convives se bousculent déjà. L'impact de la crise du déplacement sur les sociétés et les économies de la région est dévastateur; et la catastrophe se poursuit avec l'exode continu de réfugiés arrivant en nombre considérable - dans le seul cas du Malawi, au rythme dramatique de plus de 20,000 personnes par mois-

Les tâches auxquelles font face les pays d'accueil seraient intimidantes même en des circonstances normales. Mais ces pays d'Afrique australe offrent en fait leur asile et leur aide alors même qu'ils sont aux prises avec le sabotage économique, la destruction et la déstabilisation. Le travail remarquable mené par la Conférence de la SADEC depuis sa fondation en 1980 a amplement démontré que, livrés à eux-mêmes dans des conditions de paix normales, les pays de la région ont pu obtenir un succès remarquable en matière de développement régional basé sur la coopération et l'auto-suffisance- Le HCR ne peut qu'espérer que la possibilité leur sera donnée de fonctionner dans de telles conditions, que les initiatives actuelles en vue de la paix atteindront leur but et serviront de catalyseur à d'autres, que les peuples de la région ne se verront plus imposer ni conflit ni guerre, et que les conditions de paix nécessaires à leur développement seront restaurées. Jusque-là, cependant, il est essentiel que le HCR, et en fait nous tous, reconnaissions la situation telle qu'elle est et nous efforcions d'alléger le fardeau des personnes déplacées et démunies ainsi que des Etats qui leur offrent l'asile avec tant de courage et de générosité. Nous devons redoubler nos efforts d'assistance urgente aux réfugiés en détresse, et d'aide à moyen-terme pour leur rendre une autonomie minimale - C'est uniquement ainsi que les Etats de la région pourront être soutenus, alors qu'ils gardent leurs portes et leurs coeurs ouverts aux réfugiés.

Mon troisième souci principal découle directement de ce qui précède - il s'agit de la nécessité pour la communauté internationale de reconnaître la contribution des Etats de la ligne de front, autant en matière de protection que d'assistance, dans le but de répondre à ces besoins humains démesurés. Cette contribution au niveau de la protection signifie que les Etats ici présents, selon les dispositions très remarquables de la Convention pour les réfugiés de l'OUA en 1969, ont continué à offrir le premier pays d'asile malgré les pressions exercées par l'Afrique du Sud et les attaques militaires ou armées destinées à décourager cette attitude. Le monde doit reconnaître cette contribution, grâce à laquelle la plupart des réfugiés concernés, contrairement à ceux d'autres régions du monde, ne pas être réinstallés hors du continent africain,, mais trouvent refuge et hospitalité dans la même région. Naturellement, il est possible que des raisons de sécurité rendent nécessaire la réinstallation urgente de certains individus, mais pour la plupart, les africains de ces régions bénéficient de la protection nécessaire en Afrique australe-même. Leur contribution au niveau de l'assistance place largement, à mon avis, ces pays parmi les rangs des "donateurs" et devrait servir d'exemple au reste du monde en provoquant notre solidarité.

Parallèlement, je me dois d'exprimer ici aussi mon très profond souci face au fait que le sentiment croissant d'insécurité qui envahit la région en résultant principalement des attaques violentes, séquestrations et assassinats, perpétrés autant à l'encontre des nationaux que des réfugiés, a influencé de façon négative la traditionnelle politique libérale d'asile que nous soutenons ici. Bien que les pressions et désorganisations subies par les fonctions gouvernementales ordinaires ont augmenté la difficulté des Etats à protéger les réfugiés, j'ai l'espoir que certains des problèmes qui ont surgi dans ce domaine pourront être analysés dans un esprit positif, permettant leur résolution. Le HCR constate avec un profond sentiment de gratitude que nombre de pays d'accueil en Afrique australe concèdent automatiquement le droit d'asile permanent à toute personne ayant le statut de réfugié. D'autres, cependant, se sont. vus contraints, pour des raisons de sécurité nationale, à leur accorder uniquement des facilités de transit ou d'asile temporaire, soumettant ainsi les réfugiés 'à une insécurité considérable en ce qui concerne leur futur immédiat. J'espère que les Etats pourront au contraire agir en accord avec leurs meilleures traditions, et accorder l'asile aux réfugiés comme par le passé. Je suis également encouragé par le fait que la Conférence comporte parmi ses objectifs un appel urgent aux Etats en vue de leurs accession et ratification aux Conventions de l'ONU et de l'OUA pour les réfugiés - J'ai le ferme espoir que les Etats représentés à cette assemblée ne manqueront pas d'agir en accord avec l'esprit de ces instruments. Le respect intégral de ces principes aura non seulement un résultat bénéfique pour les victimes, mais également un impact puissant bien au-delà de la région, en tant qu'exemple de ce qu'il est possible d'accomplir même dans les circonstances les plus difficiles.

Pour que le HCR puisse protéger les réfugiés, il lui est indispensable d'avoir accès à tous les camps et sites. J'ose espérer que cette Conférence se penchera sur la nécessité d'assurer que le HCR puisse atteindre chaque réfugié et requérant d'asile, où qu'il ou elle se trouve en Afrique australe. Si la sécurité nationale est parfois invoquée comme obstacle à cet accès, je dois souligner que la sécurité des réfugiés est assurément un impératif tout aussi vital. Ces commentaires ne sont nullement destinés à minimiser, et en aucune façon, les efforts considérables- des Etats ici représentés en matière de protection des réfugiés qu'ils ont accueillis. Je suis cependant convaincu que nous pouvons, ensemble, redoubler d'efforts pour faire de l'Afrique en général, et de l'Afrique australe en particulier, un exemple pour le reste du monde en ce qui concerne la façon dont on peut et doit traiter les réfugiés.

La question des attaques militaires contre les camps et sites de réfugiés est d'une pertinence extrême dans le cas as de cette région. Vous êtes certainement au courant des efforts entrepris par le HCR pour faire face à ce problème, qui affecte les réfugiés dans le monde entier. Le Comité Exécutif du HCR a adopté l'an dernier une série de principes qui représentent une étape extrêmement importante vers l'amélioration de la sécurité des réfugiés. Je ne doute aucunement que vous vous joindrez à moi pour affirmer la nature exclusivement civile et humanitaire des camps de réfugiés et pour condamner sans réserve les attaques militaires et armées dont ils sont les victimes. Je vous invite tous à coopérer pleinement avec le HCR en vue du maintien de ces principes fondamentaux.

Le quatrième sujet que je voudrais soulever est, à beaucoup de points de vue, le plus important; il s'agit des résultats de cette conférence et de l'orientation qu'elle prendra. Dans quelle direction irons-nous à l'avenir?

Cette question comporte plusieurs facettes. Il n'est que juste de demander, en premier lieu, ce que fait le HCR et ce qu'il espère accomplir. Je crois pouvoir citer avec fierté notre réponse positive aux besoins de la région en matière d'assistance aux réfugiés. Notre Programme Général en 1988 pour l'Afrique a augmenté de 120 millions de dollars des E.U. l'année passée, à plus de 165 millions de dollars cette année - soit pratiquement le double du total des 86 millions de dollars pour 1986. Le crescendo dans la gravité des situations de réfugiés a causé un accroissement considérable de notre assistance aux gouvernements d'asile en Afrique australe, notamment au Malawi où nous avons répondu à la crise récente par un programme de 18,6 millions de dollars des E.U., et au Zimbabwe, où nous avons pratiquement triplé notre budget en atteignant la somme de 3,5 millions de dollars cette année. Les efforts déployés par le HCR pour subvenir aux besoins des réfugiés de par le continent africain ont été fortement renforcés, et nous avons tenu à nous assurer que les pays d'accueil en Afrique australe figurent parmi les principaux bénéficiaires de cette contribution globale.

Une assistance de type purement réactif n'est, évidemment, jamais suffisante en elle-même. J'attache énormément d'importance à la volonté de cette assemblée de publier une Déclaration et d'adopter un Programme d'Action qui se penchera également sur la nécessité d'éliminer les causes profondes des mouvements de réfugiés. Ce n'est que dans la mesure où la communauté internationale prête une attention croissante aux facteurs qui déclenchent les mouvements des réfugiés en Afrique australe, qu'elle pourra progresser vers une réelle prévention de ce phénomène. L'ensemble des mesures prises et à prendre dans ce domaine sont en-dehors de la compétence du HCR, mais nous suivons la situation de près. Je ne suis certainement pas le seul à applaudir l'évolution prise par les négociations relatives à la situation en Angola et en Namibie, dont la conclusion positive pourrait mettre fin au déplacement de centaines de milliers d'êtres humains. Le HCR est prêt à jouer le rôle qui lui incombe, comme prévu par le plan des Nations Unies, dans le rapatriement et la réhabilitation des réfugiés namibiens, dès que deviendra possible leur retour volontaire.

Au-delà des causes profondes, et en ce qui concerne les besoins essentiels des réfugiés,, j'espère que cette conférence réaffirmera l'importance vitale du maintien et de l'accroissement de l'assistance financière et matérielle aux réfugiés, rapatriés et personnes déplacées en Afrique australe. Ceci est, évidemment, d'une importance vitale dans la phase d'urgence, ainsi que dans la phase de soins et entretien. il est cependant également essentiel que nous saisissions l'occasion de la SARRED pour essayer de remettre sur pied le processus d'ICARA II. Le concept sous-jacent à ICARA II - à savoir que l'assistance aux réfugiés doit être liée au développement, à la fois pour renforcer la capacité d'absorption des pays d'asile et pour rehausser la contribution des réfugiés aux Etats qui les accueillent - s'appliqua sans aucun doute à la région d'Afrique australe. Le fardeau que représente l'afflux d'un si grand nombre de personnes démunies pour l'infrastructure et les activités courantes de développement de ces pays n'a pas reçu l'attention qu'il mérite. Le HCR s'efforce de remédier à cet état de fait, et nous pouvons citer des succès considérables attribuables à ICARA II dans d'autres régions d'Afrique. Cette conférence doit revaloriser l'approche d'ICARA II en Afrique australe, tout en s'assurant que les projets liant l'aide aux réfugiés et le développement sont conçus et mis en oeuvre de façon efficace.

La situation des rapatriés mérite également notre pleine attention. De par le monde, l'expérience du HCR montre que les réfugiés sont généralement mieux informés qu'on ne le pense, sur il les conditions prévalant dans leur région d'origine - et lorsqu'ils sont prêts à y retourner, le HCR et la communauté internationale ont le devoir d'aider leurs pays d'origine à les accueillir. Prenant l'exemple du Mozambique, le désir de rapatriement volontaire dans leur pays d'origine manifesté par de nombreux réfugiés doit être considéré à sa juste valeur, particulièrement au vu du fait qu'ils ne craignent aucunement leur propre gouvernement, alors que le fardeau que représente leur présence pour le pays d'accueil s'alourdit et que leur gouvernement a pu assurer la sécurité dans les régions où se sont installés d'autres rapatriés. C'est au niveau des risques de troubles ultérieurs à la sécurité de ces régions que réside la principale difficulté faisant obstacle à la mise sur pied de tout programme important de rapatriement au Mozambique. Lorsque les circonstances évoluent, les rapatriés peuvent et doivent être aidés à reprendre une vie normale dans leurs régions d'origine. Le HCR observe avec plaisir les mesures que les pays concernés ont adoptées, en coopération avec lui, pour préparer les conditions permettant un éventuel retour des réfugiés.

Monsieur le Président, bien que le HCR fasse tout son possible pour les 1,1 million de réfugiés dans la région, nous n'oublions pas les 5 millions de personnes déplacées qui représentent un si lourd fardeau pour les Etats de l'Afrique australe. Il est évident que les besoins consécutifs à un déplacement restent les mêmes, que l'on ait ou non franchi une frontière, et que les mesures à prendre sont semblables pour les réfugiés ou les personnes déplacées à l'intérieur d'un pays. Je vous invite à réfléchir sur la façon optimale de faire face à ces besoins dans le cadre du système des Nations Unies. Le HCR est disposé à fournir toute l'assistance possible et tout l'appui nécessaire au Secrétaire Général dans ses efforts visant à une réponse adéquate à ces besoins vitaux.

Pour conclure, Monsieur le Président, je dirais que la tâche qui nous attend pendant les trois jours à venir est d'une importance capitale. La condition tragique des personnes déplacées et démunies, ainsi que la nécessité d'aller au-delà des palliatifs vers de réelles solutions demandent des réponses efficaces de notre part - particulièrement en ce qui concerne le HCR. J'espère que cette conférence réussira à augmenter le degré de sensibilisation du monde en ce qui concerne ce problème, qu'elle attribuera aux gouvernements de la région le mérite qui leur incombe pour leurs actions, et qu'elle leur fournira l'appui et les ressources nécessaires à la continuation de leurs efforts. Les mots clef pour cette conférence sont: nécessité de reconnaître la situation pour ce qu'elle est; accepter les besoins; et agir, agir de façon à améliorer la situation et à faire face aux besoins. Au HCR, nous faisons de notre mieux pour accomplir notre mandat grâce aux ressources que vous mettez à notre disposition.

Je vous souhaite beaucoup de succès dans vos débats.