ALLOCATION D'OUVERTURE PRONONCEE LE 20 JUILLET 1979 PAR LE HAUT COMMISSAIRE DES NATIONS UNIES POUR LES REFUGIES
Monsieur le Secrétaire général,
Je vous remercie de me donner la parole. Je voudrais tout d'abord vous exprimer ma gratitude pour le très vif intérêt personnel que vous portez à la recherche d'une solution à la crise de l'Asie du Sud-Est, et pour les encouragements et l'élan que vous avez apportés à notre action continue en faveur des réfugiés. Je voudrais aussi m'associer aux voeux de bienvenue que vous avez adressés aux délégués présents à cette réunion.
Les problèmes auxquels nous sommes confrontés, nous le voyons tous clairement, sont d'une extrême gravité. Le bilan est déjà beaucoup trop lourd-qu'il s'agisse des pertes en vies humaines et des atteintes à la dignité, ou sur le plan du droit ou du comportement international. Nous n'avons pas d'autre issue que de décider sans retard de mesures concertées et cohérentes pour endiguer, atténuer et surmonter l'effroyable tragédie des réfugiés indochinois.
De toute évidence, l'exode massif en provenance des Etats d'Indochine ne doit pas se poursuivre dans les conditions tragiques que l'on connaît actuellement. Aux problèmes politiques, il faut des solutions politiques. C'est là le devoir des gouvernements concernés et ils doivent y faire face.
Cependant, rien ne doit faire oublier les obligations immédiates de la communauté internationale envers ceux qui cherchent asile, et qui sont le sujet des préoccupations immédiates du Haut Commissariat. Il nous est absolument impossible d'accepter les pertes de vies humaines auxquelles on assiste en ce moment.
Dans les graves circonstances où nous nous trouvons, il appartient à la communauté internationale de prendre des engagements fermes, de caractère permanent, pour mettre fin aux souffrances actuelles. Ces engagements doivent apporter aux réfugiés la chance d'une vie nouvelle. Ils doivent aussi donner aux pays de l'Asie du Sud-Est les assurances dont ils auront besoin aussi longtemps que le problème persistera. Il faut s'attaquer au problème dans sa totalité, il n'y a ni solution de facilité, ni raccourci.
Le fond du problème, c'est qu'à la suite d'événements cumulatifs-à la fois lointains et immédiats-plus d'un million d'êtres humains ont abandonnée les trois Etat de la péninsule indochinoise depuis 1975. Comme l'a indiqué le Secrétaire, plus de 550 000 d'entre eux ont cherché asile en Asie du Sud-Est. plus de 350 000 se trouvent aujourd'hui dans des pays de l'ANASE et à Hong Kong, dans l'attente de solutions durables. Leur nombre grossit d'heure en heure.
Le problème des réfugiés, il faut s'en souvenir, ne date pas d'hier. Il entre maintenant dans sa cinquième année, et il est plus désespéré que jamais. Pourtant, au cours des années et des mois, jour après jour, des solutions ont été trouvées. Plus de 200 000 réfugiés ont été réinstallés hors de l'Asie du Sud-Est. rien qu'au mois de juin, plus de 12 000 personnes ont quitté la région.
Chaque jour, bien souvent dans les circonstances les plus éprouvantes, il a fallu apporter aux réfugiés de la nourriture, des abris sommaires, des vêtements, des médicaments, et même de l'eau potable. Nous y sommes parvenus, quel que soit l'effroi que nous inspirait le sort de tous ceux qui n'ont pas pu trouver refuge qui ont été rejetés. Au cours des ans, 127 millions de dollars-en nature ou en espèces-ont été versés par le canal du HCR au titre de l'aide aux réfugiés. Cela représente un effort extraordinaire. Pourtant, d'ici la fin de 1979 seulement, il faudra au moins 50 millions de dollars de plus pour le programme en cours en Asie Sud-Est. ce chiffre repose sur le nombre actuel de cas pris en charge, il ne peut qu'augmenter avec le nombre des réfugiés. De surcroît, il ne tient pas compte des dépenses que peuvent entraîner le financement des centres de transit pour les réfugiés et des centres d'attente, ou l'organisation des départs du Vietnam. Il faut, c'est urgent, que des contributions nouvelles soient annoncées et que les contributions déjà annoncées soient versées aussi rapidement que possible. Puis-je, avec la plus grande gratitude, remercier les gouvernements et les organisations intergouvernementales et non gouvernementales, qui, avec d'innombrables donateurs individuels, ont déjà apporté une aide si considérable.
Pourtant, il faut manifestement faire beaucoup plus, car le problème a pris des proportions qui sont sans commune mesure avec les solutions actuelles. Et ce qu'il faut faire ne peut être accompli que si l'on peut compter sur la détermination constante et coordonnée des gouvernements-ceux des Etats d'Indochine, d'Asie du Sud-Est ou d'autres régions. Les tâches de chacun apparaissent clairement.
Nous nous sommes efforcés, dans la note que nous avons présentée à cette réunion de définir ces tâches. Nous avons aussi suggéré un plan d'action qui devrait permettre de s'attaquer à l'ensemble de la situation. Je ne répéterai pas ce qui est dit dans cette note, si ce n'est pour souligner certains aspects essentiels qu'il peut-être bon de répéter.
Manifestement, il faut remédier à une situation qui fait que des milliers et milliers d'Indochinois abandonnent leurs foyers dans des conditions tragiques, comme ils le font aujourd'hui.
Ensuite, le nombre accumulé de cas non réglés-350 000 personnes qui se trouvent dans des camps en Asie du Sud-Est-doit être réduit dans une proportion spectaculaire. Je me réjouis que cette réunion ait lieu, car sa préparation et ses prolongements devraient se traduire par un accroissement considérable des possibilités de réinstallations offertes aux réfugiés. Les offres présentées devront être mises à profit dans les plus brefs délais. Les mouvements devront être dirigés, dans la plus large mesure possible, vers les pays de réinstallation, afin d'assurer une solution permanente.
Toutefois, il sera en outre nécessaire de localiser des sites pour installer centres de transit ou d'attente pour les réfugiés d'une capacité bien supérieure à celle qu'on nous a indiquée jusqu'ici.
Je suis reconnaissant aux pays de l'ANASE des initiatives qu'ils ont déjà prises, et au Gouvernement indonésien de la réunion organisée à Djakarta. J'espère qu'au cours de la présente réunion, les gouvernements feront des offres spécifiques concernant des sites-tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la région. Si les gouvernements souhaitent que ces centres soient organisés avec la pleine participation du HCR, nous sommes prêts à assumer cette responsabilité et à agir immédiatement.
Pur ce qui est des arrivées futures, il faut des engagements durables et suffisants. J'espère vivement que le nombre des nouvelles arrivées baissera. Je suivrai l'évolution avec la plus grande attention et j'informerai régulièrement les gouvernements de la situation et des besoins. Il est impératif que le plus grand nombre possible de pays offrent des possibilités de réinstallation. Ceci donnerait réellement un sens au slogan de l'interdépendance globale si souvent proclamé. Par exemple, peu de réfugiés d'Indochine ont jusqu'ici été réinstallés en Amérique latine, continent qui a été extrêmement généreux à l'égard des réfugiés d'Europe après les deux guerres mondiales. Au cours des six dernières années, sur la demande de gouvernements de pays d'Amérique latine, la communauté internationale a réinstallé 40 000 réfugiés du continent latino-américain dans 40 pays répartis sur quatre continents. Qu'il me soit permis d'exprimer de nouveau mon espoir profond que l'Amérique latine nous aidera à surmonter nos difficultés actuelles en accueillant ceux qui, aujourd'hui, ont si désespérément besoin de commencer une vie nouvelle.
Lorsque le problème sera résorbé, il faudra trouver dans la région des solutions durables. Il faut continuer d'explorer les possibilités de rapatriement chaque fois que cela est possible-sur une base volontaire. On peut compter sur l'expérience et l'assistance du HCR au cas où les conditions permettraient de tels rapatriements. En outre, en tant que contribution à la solution d'ensemble, il devrait être possible, dans une certaine mesure, de réinstaller dans la région ceux pour qui cette solution serait la plus appropriée. Il y a tout lieu de croire que des fonds de sources internationales seraient disponibles pour financer des projets de réinstallation qui pourraient profiter aussi bien aux réfugiés qu'à la population locale. Nous avons contacté les gouvernements à propos de la nécessité de constituer un fonds important pour financer des solutions permanentes en faveur des réfugiés chaque fois que ceux-ci sont installés dans un pays en développement.
Les gouvernements savent que le HCR a conclu avec le Gouvernement vietnamien un accord concernant des départs ordonnés du Viet Nam pour permettre la réunion des familles ou pour d'autres raisons humanitaires. Je suis heureux de pouvoir annoncer qu'à la suite de cet accord, des vols ont déjà été organisés. De toute évidence, ce programme doit être mis en oeuvre avec le plus grand soin. Son succès dépend de la compréhension et de l'appui des gouvernements, et aussi de la mesure dans laquelle l'exode tragique actuel diminuera.
Il y a dans notre plan d'action des liens qui ne peuvent être ignorés. Toute notre approche repose sur l'idée qu'il est nécessaire de rétablir fermement les principes de l'asile et du non-refoulement. Ces principes sont sacro-saints, de même que l'obligation de sauver les personnes en détresse en mer. Aujourd'hui il s'agit des réfugiés d'Indochine; demain, il peut s'agir d'autres personnes. Nos travaux montrent que peu de nations sont totalement à l'abri de ce phénomène, et il serait bon de garder ceci présent à l'esprit. De fait, au moment même où nous étudions la situation en Asie du Sud-Est, n'oublions pas qu'il y a des millions de réfugiés et de personnes déplacées dans d'autres régions, dont les besoins sont tout aussi criants.
Monsieur le Secrétaire général, Messieurs les représentants, tout au long de cette crise, j'ai souvent craint, et j'ai même dit, qu'il est plus facile pour le monde d'exprimer son inquiétude et son indignation lorsqu'il s'agit d'un réfugié inconnu qui se noie ou périt de toute autre manière, parce que celui-ci ne demande rien à aucun pays. Il est beaucoup plus difficile de s'entendre pour résoudre les problèmes des vivants, parce que ceux-là demandent que nous fassions plus que nous n'avons fait jusqu'ici. La présente réunion doit respecter les vivants, et, pour commencer, il serait souhaitable que nous ne considérions pas le réfugié comme une charge. Au cours des années, le HCR est venu en aide à des millions de réfugiés. Assez souvent, au plus fort d'une crise, on a dit de ceux-ci qu'ils étaient une charge. Nous savons qu'il n'en a pas été ainsi et que beaucoup de ces réfugiés ont apporté une contribution majeure à la société qui les a accueillis.
Monsieur le Secrétaire général. Messieurs les représentants, nous espérons qu'au cours de cette réunion, les gouvernements contracteront des engagements importants. Pour notre part, nous sommes prêts: si des engagements sont pris, nous sommes en mesure d'agir et nous le ferons le plus rapidement possible.