Les Syriens d'Istanbul se sédentarisent à contrecœur.
Publisher: La Croix
Author: NERBOLLIER Delphine
Story date: 09/12/2012
Language: Français

Les Syriens qui avaient des réseaux familiaux ou d'amis en Turquie ont pu échapper aux camps de réfugiés où se trouvent leurs compatriotes les plus démunis, et essaient d'organiser un retour à une vie « normale ». Une école, première du genre, a vu le jour, et scolarise une centaine de jeunes Syriens à Istanbul. ISTANBUL de notre correspondante

Il est 13 heures et la valse des minibus scolaires a commencé dans une ruelle du quartier stambouliote d'Esenler. Des dizaines d'enfants s'engouffrent dans ces véhicules blancs destinés à les ramener chez eux après une matinée de cours. Amar, 15 ans, un foulard rose encadrant son visage long, est ravie d'avoir commencé l'école, « après des mois à s'ennuyer à la maison ». Originaire de Latakia en Syrie, elle est arrivée à Istanbul il y a cinq mois, avec sa mère tandis que son père, médecin, est resté à la frontière turco-syrienne pour soigner les victimes du conflit. « Je suis heureuse d'aller à l'école, explique la jeune fille. Je ne perdrai plus mon temps et pourrai peut-être oublier la guerre. »

L'établissement dans lequel se rendent Amar et ses amis depuis trois semaines est unique à Istanbul et en Turquie. Il a été créé par un groupe de Syriens ayant fui leur pays sans passer par les camps de réfugiés montés à la frontière – qui comptent 135 000 personnes – et dans lesquels écoles, soins médicaux et logement sont pris en charge par le gouvernement turc.

« Tout est parti d'une conversation sur Facebook entre amis », explique Mohamed Nizar Bitar, un chef d'entreprise syrien, opposant de longue date au régime de Bachar Al Assad et qui s'est installé à Istanbul en 2010, quelques mois avant le début du conflit. « Cette école est le résultat d'une campagne de solidarité. Certains de nos concitoyens ne souhaitent pas financer l'Armée syrienne libre, mais ils ont sauté sur l'occasion pour aider à la création de cet établissement. »

Hébergé à titre gracieux par une école privée turque, cet établissement fonctionne grâce aux dons de Syriens installés en Turquie ou à l'étranger, et accueille une centaine d'enfants de 7 à 17 ans. Quant aux enseignants, ils ont été recrutés parmi les réfugiés eux-mêmes à l'instar de Kaled Sultan, 45 ans, originaire de Homs, qui donne des cours d'anglais. « Nous n'avons pas assez de livres et travaillons avec des photocopies, explique-t-il. Nous constatons que la plupart des enfants ont des troubles psychologiques, ils font des dessins sur lesquels coulent des rivières de sang et où des gens fuient sous les bombes. Venir à l'école leur fait du bien. En plus, ils peuvent rencontrer des psychologues. »

La plupart des élèves de cette toute nouvelle école sont issus de familles ayant fait le choix de retrouver des parents ou des amis déjà installés en Turquie. Mohamed Nizar Bitar estime à 6 000 le nombre de Syriens dans ce cas à Istanbul, souvent diplômés. « Ce sont des ingénieurs, des médecins, des personnes qui ont déjà des liens sur place ou qui parlent turc, explique ce propriétaire d'un restaurant. Cela leur facilite la vie bien sûr, même si tout est très fragile. La solidarité est très forte, nous nous entraidons le plus possible. »

Vingt mois après le début du conflit, la création de cette école stambouliote indique clairement une sédentarisation à contrecœur des réfugiés, signe d'un enlisement de la situation dans leur pays. « Je n'avais jamais imaginé vivre un jour en Turquie, explique Kaled Sultan. Nous avons quitté notre pays et tout sacrifié pour le bien de nos enfants. Je ne rêve que d'une chose : rentrer chez moi, mais quand ? Je n'arrête pas de me dire : demain peut-être... »
 

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