L'histoire du chalutier espagnol Francisco y Catalina

La nuit du 14 au 15 juillet 2006, le chalutier espagnol Francisco y Catalina a sauvé 51 personnes dans une région qui, selon le capitaine, était à la limite entre les zones de recherche maltaise et libyenne. Il s'est vu refuser l'autorisation d'accoster ; ses passagers ne pouvaient donc pas débarquer à Malte.

Lorsque je travaillais en Turquie, un pays qui accueillait 3,4 millions de réfugiés en septembre 2017, j’ai tenté de me remémorer l’incident de Francisco y Catalina, en juillet 2006, au large des côtes maltaises.

La nuit du 14 au 15 juillet 2006, le chalutier espagnol Francisco y Catalina a sauvé 51 personnes dans une région qui, selon le capitaine, était à la limite entre les zones de recherche maltaise et libyenne. Les forces armées de Malte ont rejoint le chalutier espagnol à 18 milles marins de l'île, en dehors des eaux territoriales maltaises. Le bateau s'est vu refuser l'autorisation d'accoster ; ses passagers ne pouvaient donc pas débarquer à Malte.

A cette époque, j’étais un agent principal de protection au HCR à Rome. Nous nous sommes rapidement rendus compte que la situation dans laquelle se trouvaient ce bateau de pêche ainsi que les personnes qu’il transportait était différente des autres. Le représentant du bureau du HCR à Rome a décidé que je devais m’envoler immédiatement pour Malte afin d’aider le juriste du HCR sur l’île, Neil Falzon, à évaluer la situation.

Lorsque Neil est venu me chercher à l’aéroport dans sa voiture, qui débordait tellement de brochures pour les réfugiés que je ne trouvais presque pas de place pour ma valise, il m’a donné les dernières nouvelles. Les autorités maltaises refusaient toujours de laisser accoster le bateau et débarquer les 51 passagers sauvés en mer. Celles-ci affirmaient que l’Espagne était le pavillon du navire. Elles avaient, toutefois, emmené en hélicoptère deux femmes (dont une enceinte) et un enfant d’urgence à l’hôpital.

J’ai demandé à Neil si l’on pouvait rencontrer le groupe à bord du bateau mais j’ai reçu davantage de mauvaises nouvelles : les autorités maltaises n'étaient pas en mesure de faciliter notre accès au chalutier. En d’autres termes, si nous voulions nous faire une idée du profil du groupe, nous devions trouver notre propre solution. En un instant, nous étions au port, dans un petit café maltais, face à de délicieux sandwichs fourrés au thon et à la pâte de tomate, pour planifier les prochaines étapes.

Force est de reconnaître que l’incident du chalutier Francisco et Catalina constitue un important précédent en matière de partage de la solidarité.

Nous avions, tout d’abord, besoin d’un interprète, sûrement Tigrinya-Amharique car la plupart des personnes sur le bateau étaient probablement de la Corne de l’Afrique. Nous devions, ensuite, trouvé un bateau privé qui accepterait de nous emmener jusqu’au chalutier Francisco y Catalina, à un prix raisonnable. Neil fût efficace : nous avons trouvé un interprète sympathique qui travaillait pour le Service Jésuite des Réfugiés, et nous avons négocié un prix intéressant pour le voyage en mer (nous avions, heureusement, des espèces sur nous). Tous les quatre – deux employés du HCR, l’interprète et le capitaine du bateau – avons terminé de manger nos sandwichs pour naviguer en direction de Francisco y Catalina.

Le voyage semblait être court ; nous étions de bonne humeur et prêts à contribuer positivement à la résolution du blocage. Cet optimisme ne s'est guère estompé lorsque nous avons été confrontés au défi de monter à bord du bateau. N'étant pas des marins expérimentés, nous ne savions pas qu’il serait si difficile  de sauter d'un petit bateau sur un bateau de pêche – les deux tanguant beaucoup à cause des vagues. Nous nous en sommes sortis grâce à l'aide de la joyeuse équipe espagnole et aux encouragements des personnes secourues à bord.

Les 51 passagers sauvés, dont 10 femmes, se partageaient, comme ils le pouvaient, avec les 20 personnes de l’équipage, un bateau de pêche dont la capacité maximale était de 30 personnes, pour essayer de trouver un peu d'ombre. En dépit de la généreuse hospitalité des pêcheurs, qui avaient été forcés d’interrompre leurs activités, les survivants étaient traumatisés. Cela était peu étonnant après un tel voyage : ils étaient pendant longtemps dans la détresse en mer et avaient échappé à la mort grâce à ce sauvetage fortuit. Beaucoup de bateaux avaient probablement vu qu’ils étaient en danger mais ne s'étaient pas arrêtés.

Après nous être présentés au capitaine, j’ai cherché l’interprète car nous devions parler avec les réfugiés présumés. Les mouvements du bateau ancré au milieu de la mer le faisaient vomir, tandis que les survivants le soignaient gentiment. Nous avons alors eu recours à la procédure habituelle en l’absence d’un interprète professionnel : nous avons trouvé un volontaire, parmi les personnes sauvées, qui parlait anglais. La majorité des 51 passagers – 44 – venaient d’Erythrée. Tel un agent de protection consciencieux, je rassemblais des informations importantes sur leur parcours lorsque Neil m’informa soudainement que si nous ne quittions pas le bateau dans les cinq prochaines minutes, il serait malade à son tour. J'ai mis fin aux entretiens et me suis senti fier de moi : malgré le fait d’avoir été élevé dans les Dolomites, au nord de l'Italie, je me débrouillais plutôt bien en mer.

Le jour suivant, ce qui me semblait être un miracle s’est produit. Suite aux discussions à Genève et à Bruxelles, l’Espagne, l’Italie, Andorre et peut-être d’autres pays étaient disposés à accepter les passagers sauvés par Francisco y Catalina

De retour sur la terre, nous avons cherché les femmes et l’enfant que les autorités maltaises avaient évacués et aidés. Nous avons rencontré une femme érythréenne et sa fille dans le couloir d’un centre de détention (j’avais visité plusieurs fois ces centres sur l’île qui, à l’époque, accueillaient près de 2 000 personnes. Si je fermais les yeux, je pouvais encore sentir la forte odeur de désinfectant utilisée pour les nettoyer). La femme était joyeuse, bien qu’elle ait survécu de justesse, et reconnaissante des soins prodigués par les autorités maltaises. Alors que sa fille de deux ans ne cessait de sourire, elle a beaucoup pleuré quand nous avons réussi à appeler son mari avec mon téléphone portable. Il était en Italie et avait obtenu le statut de réfugié pour des raisons humanitaires.

Lorsque je suis rentré à l’hôtel Castille à La Valette, j’étais surpris de recevoir un appel de l’ancien Haut Commissaire adjoint à la protection du HCR (une référence pour nous, agents de protection !), qui souhaitait être maintenu personnellement informé de la situation. Tandis que Neil et moi-même étions en mer, nos collègues à Rome et au siège cherchaient, sans relâche, une solution. Ils écrivaient et dialoguaient avec la Commission européenne, tout en explorant des pistes avec les pays envisageant d'accueillir les personnes secourues en mer après leur débarquement.

L’impasse a duré une semaine. Je me souviens du moment qui m’a le plus préoccupé : Neil a reçu un appel de Katrine Camilleri, qui recevrait, des années plus tard, la prestigieuse distinction Nansen pour les réfugiés du HCR. Elle faisait référence à des rapports selon lesquels des personnes du bateau seraient renvoyées en Libye (alors sous le régime de Kadhafi). Un avocat maltais devait présenter un mandat d'injonction devant les tribunaux maltais pour retarder leur retour prévu. J’ai reçu cette information tard dans la nuit, alors que j’étais assis sur des escaliers près de la Co-cathédrale Saint-Jean de La Valette (que je considère comme la plus belle église au monde et pas seulement pour ses peintures du Caravage). J’étais tellement fatigué après les tensions des jours précédents et je me demandais ce qu’il allait se passer.

Le jour suivant, ce qui me semblait être un miracle s’est produit. Suite aux discussions à Genève et à Bruxelles, l’Espagne, l’Italie, Andorre et peut-être d’autres pays étaient disposés à accepter les passagers sauvés par Francisco y Catalina et à traiter leurs demandes d'asile, si Malte les laissait débarquer. Deux avions espagnols C-130, soutenus par Frontex, s’étaient envolés pour Malte afin de ramener les survivants en Espagne, après une escale en Italie. Malte avait aussi accepté d’accueillir quelques personnes, temporairement à tout le moins. Le HCR publia un communiqué de presse soulignant que cet épisode montrait la possibilité de trouver des solutions qui tiennent compte des préoccupations des États de même que de celles des individus.

Après réflexion, force est de reconnaître que l’incident du chalutier Francisco et Catalina constitue un important précédent en matière de partage de la solidarité, bien avant le programme de réinstallation des demandeurs d’asile de l’Union européenne et d’autres initiatives similaires. Les autorités maltaises ont remercié le HCR pour son rôle constructif et nous ont accueillis à l'aéroport pour observer l’heureuse fin de cette mission humanitaire. Les réfugiés, dans un état d'épuisement total mais ravis de la solution, ont finalement pu débarquer après huit jours sur le bateau. Il y avait, parmi eux, la mère érythréenne et son enfant de deux ans, qui pourraient désormais rejoindre leur père et mari en Italie.

Cette histoire m’a marqué et je suis enchanté de pouvoir la partager, plusieurs années après, avec mes amis maltais.

Ce texte est extrait du livre "Notre île : Témoignages sur la protection des réfugiés à Malte" (Our Island : Personal Accounts of Protecting Refugees in Malta) publié par Aditus foundation.