Des apatrides d'origine cambodgienne victimes d'une situation kafkaïenne au Viet Nam

L'agence des Nations Unies pour les réfugiés travaille avec le Gouvernement vietnamien pour octroyer la nationalité à quelque 9 500 anciens réfugiés cambodgiens qui sont devenus apatrides lorsque leur pays a refusé leur retour. Ils se trouvent au Viet Nam depuis plus de trente ans, où ils n'ont pas de droits légaux et ils demandent à devenir ce qu'ils estiment déjà être - des citoyens vietnamiens.

Su Mai, un ancien réfugié apatride, qui dit être âgé de 100 ans, avec sa fille de 80 ans (au centre) et sa petite-fille de 60 ans (à droite), veut obtenir la nationalité vietnamienne pour avoir un passeport et pouvoir voyager légalement.  © HCR/K.McKinsey

CU CHI, Viet Nam, 30 octobre (UNHCR) - Lorsqu'il a été forcé de fuir le Cambodge de Pol Pot en 1975, Sopha Lay Demontero n'avait que 16 ans ; il n'a passé qu'un tiers de sa vie dans son pays.

Tout au long de sa vie d'adulte, bien qu'il ait bénéficié d'un bon revenu et vécu en sécurité au Viet Nam voisin, Sopha Lay Demontero a été confronté à une situation kafkaïenne de vide juridique. Etant apatride, il a été incapable de faire presque tout ce que les citoyens des Etats du monde font tout naturellement.

A 47 ans, il n'a pas pu faire enregistrer son mariage ou la naissance de ses deux enfants. Ceux-ci n'ont pas le droit à l'assistance médicale gratuite. Ils n'ont pas pu étudier dans des écoles publiques et maintenant ils ne peuvent travailler légalement car ils ne possèdent pas de carte d'identité nationale, d'une importance capitale.

« Nous rencontrons beaucoup de difficultés », raconte Sopha Lay Demontero. « Je ne peux même pas acheter une moto, ce qui n'est pourtant pas grand-chose. C'est un moyen de transport courant, mais je n'ai pas le droit d'en acheter. J'ai dû l'acquérir au nom de mon épouse », qui est une citoyenne vietnamienne.

Sopha Lay Demontero fait partie des centaines de milliers de Cambodgiens qui se sont réfugiés au Viet Nam en 1975, quand le régime violent des Khmers rouges, sous la coupe du dictateur Pol Pot, ont occupé la capitale cambodgienne, Phnom Penh, en faisant remonter le temps à « l'année zéro ».

Au début des années 90, la plupart des réfugiés avaient été réinstallés dans des pays tiers, ou étaient rentrés chez eux. Mais 9 500 personnes - y compris plusieurs Cambodgiens d'ascendance chinoise - ont été reniées par le Cambodge et n'ont pas pu rentrer. Ces réfugiés, qui vivent aujourd'hui dans la campagne avoisinnant Ho Chi Minh Ville, ont perdu leurs papiers, alors qu'ils s'enfuyaient dans les champs, poursuivis par les Khmers rouges et n'ont pas pu prouver qu'ils étaient des citoyens cambodgiens.

Après plus de vingt ans pendant lesquels ils ont appris parfaitement le vietnamien, se sont mariés et ont fondé des familles qui se sont intégrées sans problème au Viet Nam, la plupart d'entre eux tient vraiment à devenir des citoyens vietnamiens. L'UNHCR, l'agence des Nations Unies pour les réfugiés, travaille avec le Gouvernement vietnamien pour trouver une solution à leur situation.

« Les problèmes auxquels nous devons faire face depuis que nous sommes au Viet Nam sont innombrables », explique Sopha Lay Demontero, dont le nom peu courant témoigne de l'origine de ses ancêtres, des missionnaires portugais présents au Cambodge au 18e siècle.

Sopha Lay Demontero ajoute que le Département de l'immigration lui a récemment délivré une carte de résident temporaire, afin de régulariser son statut. Mais ce document, qui n'est pas très connu, n'est pas pris au sérieux lorsqu'il essaie de l'utiliser à la place d'une carte d'identité.

« Tout le monde le regarde et me dit qu'il n'est pas valable », dit Sopha Lay Demontero, qui est éleveur de bovins. Même ses efforts pour améliorer ses revenus n'ont pas pu aboutir à cause de son absence de statut.

Il aimerait avoir plus que les dix vaches qu'il possède actuellement. « Mais si je veux agrandir mon activité, je dois emprunter à la banque, et je ne peux pas le faire. D'autres peuvent, moi je ne peux pas. »

Nombre de ces apatrides vivent dans une extrême pauvreté et un rapport de l'UNHCR publié cette année a conclu que « tant que ce groupe n'aura pas accédé à la nationalité vietnamienne, le cadre juridique grâce auquel ils pourraient améliorer leur vie restera hors de portée. »

Sopha Lay Demontero, diacre au sein de la communauté chrétienne, sourit largement, mais la frustration et la lassitude pointent dans sa voix lorsqu'il évoque sa détresse et les difficultés pratiques rencontrées.

« C'est un sentiment très triste », explique-t-il simplement. « Par exemple, quand je vois mes enfants et ceux de mes voisins vietnamiens, qui ont plus facilement accès l'université, au travail. Pourquoi mes enfants sont-ils traités différemment ? »

C'est une question qui frustre aussi Hasim Utkan, le délégué régional de l'UNHCR à Bangkok. « Quand j'ai rejoint l'UNHCR il y a 28 ans, la première chose que j'ai faite, c'était de m'occuper de ce groupe », a-t-il dit. « L'année prochaine, je pars à la retraite et leurs problèmes n'ont toujours pas été résolus. »

La demande d'obtention de la nationalité vietnamienne fait renoncer à la citoyenneté cambodgienne. Mais la situation des réfugiés est inextricable : le Gouvernement cambodgien ne les considère pas comme ressortissants cambodgiens, alors ils ne peuvent renoncer à une nationalité dont ils ne peuvent prouver le bien-fondé.

Même si le Cambodge avait bien voulu de lui, Sopha Lay Demontero ne souhaite pas vivre là-bas. « Je n'ai pas de proches ou de biens au Cambodge », explique-t-il. « Dans notre famille, nous parlons tous vietnamien, ma femme est vietnamienne, mes enfants parlent vietnamien et ne savent pas parler cambodgien (khmer). Comment pourrais-je rentrer au Cambodge ? »

L'UNHCR a proposé d'organiser des discussions multilatérales avec les Gouvernements vietnamien et cambodgien pour trouver une solution globale pour ce groupe apatride.

Aujourd'hui, Sopha Lay Demontero, sa femme et leur fille de 20 ans, qui est sans emploi, habitent dans une maison construite par l'UNHCR dans une installation où se trouvait un camp de réfugiés jusqu'en 1994. C'est à Cu Chi, un endroit plus connu par les touristes pour son réseau élaboré de tunnels que les Viet Congs utilisaient pour échapper à l'armée américaine lors de ce que les Vietnamiens appellent la guerre américaine et les Américains, la guerre du Viet Nam.

Plus bas dans la rue de Sopha Lay Demontero, habitent trois générations d'apatrides - Su Mai, qui dit être âgé de 100 ans, sa fille de 80 ans Su Li Wa et sa petite-fille de 60 ans, Ngo Kien.

Pendant qu'un chat roux tigré fait sa toilette à leurs pieds, tous trois sont assis sur un banc en bambou dans leur véranda et évoquent les difficultés de leur situation. Ngo Kien a travaillé comme journalière, mais sa mère dit qu'il a toujours été difficile de bien gagner sa vie sans carte d'identité, la clé pour accéder légalement à l'emploi.

« Si nous avions la nationalité vietnamienne, la vie serait plus facile », explique Su Li Wa, la porte parole des trois générations. « Je crois toujours que je suis vietnamienne car je vis ici au Viet Nam. Maintenant que nous sommes devenus vieux, nous voulons la nationalité vietnamienne. »

Bien qu'il soit âgé de 100 ans, Su Mai a toujours envie de parcourir le monde ; au début de l'année, il est retourné au Cambodge pour assister à un mariage dans la famille, se faufilant à travers la frontière. La raison principale pour laquelle il souhaite obtenir la nationalité vietnamienne est d'avoir un passeport pour pouvoir voyager à l'étranger légalement.

Comme tous les anciens réfugiés cambodgiens devenus apatrides, il sait pertinemment qu'il se fait vieux. Comme dit son voisin Sopha Lay Demontero : « Nous attendons (la nationalité vietnamienne) depuis 31 ans. Cela dure déjà depuis bien trop longtemps. »

Par Kitty McKinsey à Cu Chi, Viet Nam