Reconstruire un homme : à Beyrouth, un centre soigne les blessures mentales liées à la torture

Avec l'aide du HCR, une clinique inhabituelle au Moyen-Orient aide 800 réfugiés victimes de torture à reconstruire leurs vies anéanties.

Karim a été victime de la torture. Il est soigné au Centre Restart pour la réhabilitation des victimes de torture et de violence à Beyrouth.   © HCR/A.Jungrova

BEYROUTH, Liban, 11 décembre (HCR) - Entourés d'inconnus dans un pays étranger, Karim*, réfugié iraquien, est vite devenu paranoïaque, convaincu que tout le monde l'espionnait et complotait pour le livrer à ses ennemis. La peur peut hanter de nombreux réfugiés mais la terreur de Karim était justifiée - il avait fui vers le Liban, après avoir survécu à des tortures inimaginables infligées par des miliciens dans son pays natal.

« Ils m'ont détruit; ils m'ont dévasté. C'est ce qu'ils ont fait », affirme l'homme âgé de 39 ans, en regardant fixement un point sur une fenêtre. « C'était comme dans un film d'horreur », ajoute-t-il de façon hésitante, racontant son histoire avec autant de pauses que de mots.

« Il y avait des hommes décapités avec moi dans la même pièce. Ils me faisaient dormir à côté de cadavres. Ils ont amené un homme et ils l'ont massacré devant mes yeux. 'C'est ce qui va t'arriver aussi' m'ont-ils dit. J'ai entendu le bruit du couteau trancher son cou. Pourquoi l'ont-ils massacré ? Pourquoi l'ont-ils massacré ? »

Si Karim parvient aujourd'hui à parler de ses expériences, c'est uniquement grâce aux soins dont il a bénéficié quand le HCR l'a envoyé au Centre Restart pour la réhabilitation des victimes de torture et de violence à Beyrouth.

Le centre, l'un des rares au Moyen-Orient à fournir des soins psychologiques et mentaux spécialisés depuis 1996, est financé par le HCR depuis 2007. L'argent du HCR a permis au centre, déjà opérationnel à Tripoli, de s'étendre à Beyrouth. Doté de 22 psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et travailleurs sociaux, le centre prend actuellement en charge plus de 800 réfugiés.

« L'accord avec le HCR a marqué un tournant dans notre travail », explique Suzanne Jabbour, responsable de Restart. « Il a élargi le champ de nos soins spécialisés, il nous a donné une dimension internationale et il a mis en lumière l'expertise et le professionnalisme de nos services. »

Cela a certainement été un tournant pour Karim qui, après avoir fui au Liban en 2005, y a épousé une femme libanaise dont il a eu une fille. Il est ensuite retourné en Iraq pour rechercher un frère kidnappé, mais il a retrouvé sa maison occupée par des miliciens qui l'ont fait prisonnier, l'ont suspendu au plafond et ont brûlé son dos avec une tige métallique brûlante. Jusqu'à ce jour, il n'arrive pas à se rappeler comment il s'est échappé pour rentrer à Beyrouth.

« Ils ont effacé une grande partie de ma mémoire », affirme Karim désormais en sécurité dans le centre Restart. C'est, dit-il, le seul endroit où je me sens en sécurité. Savez-vous que j'avais peur à chaque fois que je voyais un couteau ou une balustrade ou une tige métallique ? »

Sanaa Hamzeh, une psychologue clinicienne également l'une des fondatrices de Restart, affirme que les réfugiés qui sont victimes de torture ont besoin d'une aide régulière pour gérer non seulement le passé mais aussi le présent. Pour Karim, cela se manifeste par des tremblements dès qu'il aperçoit des policiers dans les rues de Beyrouth.

« Ils ont l'impression que tout le monde est contre eux », explique le docteur Hamzeh. « Le fait de vivre dans une société différente aggrave encore davantage leurs troubles mentaux. A Restart, ils sentent qu'ils ont trouvé un refuge et des personnes qui peuvent les sortir de leurs souffrances. »

Aujourd'hui Karim s'émerveille des progrès qu'il a faits. « Maintenant, je sors, je ris et je vis en société. Je vivais reclus. J'avais peur de bouger. J'avais peur qu'ils me renvoient dans cet endroit horrible. Le centre a fait de moi un homme nouveau. Quand je suis venu ici pour la première fois, j'étais comme des morceaux éparpillés et ils ont réparé le puzzle de mon esprit. Ils m'ont rendu ma vie. »

Il a été admis pour la réinstallation aux Etats-Unis et il espère que cela constituera le vrai commencement de sa nouvelle vie. « Quand j'irai aux Etats-Unis, je veux être une nouvelle personne », affirme Karim. « Je veux me réveiller le matin, ouvrir la fenêtre de ma chambre, laisser entrer la lumière et respirer. Je veux renaître. »

*Nom fictif pour des raisons de protection.

Par Laure Chedrawi à Beyrouth, Liban