Voyage risqué vers la Jordanie pour un Syrien et sa femme enceinte

Shadi a accompagné sa femme hors de Syrie après l'annonce d'une grossesse attendue pendant 17 ans de mariage. En Jordanie, elle a donné naissance à des jumeaux.

Fatima tient dans ses bras l'un de ses jumeaux à Irbid.  © HCR/A. Purvis

IRBID, Jordanie, 11 octobre (HCR) - La nouvelle avait été dévastatrice l'année dernière, peu après le début du conflit syrien, quand l'épouse de Shadi*, un chauffeur de taxi de Homs, a fait une fausse couche. Les bombardements et les tirs d'artillerie intenses dans cette ville syrienne contestée avaient eu raison de son état. C'était particulièrement difficile pour ce couple qui avait essayé pendant 17 ans de mariage d'avoir un enfant.

Puis, de façon inattendue, Fatima,* est à nouveau tombée enceinte. Cette fois-ci, Shadi a pris une décision drastique. « J'ai décidé de quitter la Syrie pour le bien de ma femme et de mes enfants », a-t-il confié au HCR dans la ville d'Irbid, au nord de la Jordanie. Il y a un mois, Fatima a donné naissance par césarienne à deux jumeaux, Loai* et Hala*, dans un hôpital à Irbid. « Nous attendions ce jour depuis si longtemps », a expliqué ce nouveau père comblé.

Toutefois il y a des complications. Hala est toujours à l'hôpital, surveillée de près dans un incubateur à cause d'une insuffisance rénale. Trois fois par jour, Fatima traverse la cité vallonnée en bus pour aller nourrir sa fille à l'hôpital, avant de rentrer chez elle dans leur appartement en location pour allaiter son fils.

Les ressources financières de la famille s'épuisent. L'hôpital facture environ 4 400 dollars pour les soins intensifs de Hala. La mère de Shadi vend ses bijoux en or pour payer le loyer de 110 dollars par mois et les charges. Malgré les difficultés, Shadi explique ne ressentir qu'une immense joie : « Nous sommes bénis par le ciel », a-t-il affirmé.

Une employée du HCR sur le terrain a rendu visite à cette famille en début de mois pour prendre des photos des nouveau-nés et les enregistrer en tant que réfugiés, ce qui leur donnera accès à la gratuité des soins, avec une prise en charge de la facture de l'hôpital. Leur enregistrement leur donnera également droit à une allocation en espèces de près de 200 dollars.

Les personnes fuyant la Syrie font des choix difficiles sur la route, car elles ne savent pas où elles arriveront. Pour Shadi, la décision a été difficile. Avant de quitter Homs, les médecins l'avaient prévenu de ne pas voyager, car ils craignaient pour la grossesse de Fatima. Ils étaient inquiets sur leur projet de quitter la ville, qui aurait pu causer une nouvelle fausse couche.

Mais Shadi était déterminé. Un jour, il a garé son taxi devant sa maison, il a siphonné l'essence, il a trouvé une voiture pour l'emmener hors de la ville et il a payé une deuxième voiture pour les conduire jusqu'à la frontière. C'était au milieu de l'hiver et il neigeait à ce moment-là, s'est-il rappelé. Mais « ma température intérieure était montée à 1 000 degrés », raconte-t-il. Il était rongé par l'inquiétude.

A la frontière, Shadi a dû négocier sa sortie du territoire syrien. Les garde-frontières se plaignaient d'entendre toutes sortes de motifs pour justifier le départ, et souvent ils refusaient aux Syriens de sortir du pays s'ils suspectaient un séjour de longue durée hors de Syrie. Shadi a expliqué aux garde-frontières qu'il allait en Jordanie pour des raisons médicales : « Tout d'un coup, c'est fou le nombre de Syriens qui veulent partir pour des raisons médicales, c'est une épidémie ! », a dit le garde-frontière, dubitatif. Une heure après, il les a laissés partir.

Plus tard la soeur de Shadi et leur mère ont tenté également de passer la frontière. Mais seule sa mère a pu quitter la Syrie. A Irbid, la famille a trouvé un appartement dans un immeuble appartenant à un propriétaire syrien qui loge également 52 autres familles syriennes, dont beaucoup sont originaires de Homs. L'endroit n'est pas particulièrement propre mais, au moins, les habitants sont en sécurité.

Shadi et ses proches font partie de plus de 200 000 réfugiés syriens qui vivent en milieu urbain en Jordanie. Le pays est connu à l'étranger pour le camp de réfugiés tentaculaire de Za'atri, mais seulement 35% des réfugiés syriens arrivés en Jordanie y sont hébergés. Les autres, comme Shadi et sa famille, vivent dans des villes, en subvenant eux-mêmes à leurs besoins, en payant un loyer avec une aide du HCR et des autorités jordaniennes.

Aujourd'hui, Loai et Hala se ressemblent déjà beaucoup, dit leur père avec fierté. « Elle est petite, mais ils font les mêmes gestes, les mêmes mimiques. »

La semaine dernière, Huda Al-Shabsogh, employée du HCR sur le terrain, a rendu visite à cette famille à son domicile et aussi à l'hôpital pour enregistrer les jumeaux en tant que réfugiés et fournir des certificats de réfugiés, ce qui leur permettra de recevoir une aide, y compris pour payer le séjour d'Hala à l'hôpital.

Huda Al-Shabsogh, une juriste jordanienne, a photographié les nouveau-nés et a enregistré une copie de leurs certificats de naissance. « Je n'ai pas honte de dire que j'aime ce travail », a-t-elle ensuite expliqué. « C'est bien de leur rendre visite de cette façon et de les voir chez eux pour comprendre leur vécu. » Et c'est particulièrement vrai quand l'histoire se termine bien.

* Noms fictifs pour des raisons de protection

Par Andrew Purvis à Irbid, Jordanie