Une Syrienne visionnaire transforme des ruines en un atelier d'artiste

Raghad Mardini a créé un atelier au-dessus de Beyrouth, où des artistes réfugiés syriens peuvent reprendre leur travail, échanger des idées et créer des liens.

L'artiste Reem travaille sur un tableau dans le bâtiment restauré d'un ancien garage à calèches. C'est un lieu de travail idéal avec de hauts plafonds voûtés, de l'espace et beaucoup de lumière. Désormais, Reem utilise uniquement du blanc, du brun, du noir et du gris dans sa peinture. Elle explique que ces couleurs reflètent ses sentiments de désespoir et d'impuissance.   © HCR/E. Dorfman

ALEY, Liban, 11 juillet (HCR) - Quand Raghad Mardini a vu pour la première fois cet ancien garage à calèches d'architecture ottomane, en ruines et ravagé par la guerre dans les montagnes au-dessus de Beyrouth, elle en a immédiatement perçu le potentiel. Ayant suivi des études d'ingénierie civile en Syrie, son pays natal, elle avait les compétences pour faire revivre cette bâtisse qu'elle a restaurée pendant un an avec soin. Le bâtiment avait été gravement endommagé durant la guerre civile au Liban entre 1975 et 1990.

Elle connait également le potentiel de jeunes artistes syriens à la dérive, qui ont été déracinés par la guerre tragique dans leur pays. Ils avaient besoin de son aide à Beyrouth, où ils avaient tous fui. Grâce à l'ancien garage à calèches rénové et désormais vide, Raghad a décidé de faire coup double.

Avec ses hauts plafonds voûtés, de la lumière, de l'espace et un emplacement paisible dans la ville d'Aley, elle savait que ce beau bâtiment ancien ferait à la fois un parfait atelier et aussi un lieu de refuge pour des artistes dans le besoin. Elle a créé la Résidence d'Aley pour les artistes syriens.

Raghad était arrivée au Liban en 2008 pour le travail. Elle y était déjà depuis longtemps, quand l'exode depuis la Syrie a commencé en mars 2011. Parmi les arrivants, il y avait un nombre croissant de jeunes artistes qui fuyaient la guerre de plus en plus brutale de l'autre côté de la frontière.

Leurs écoles et universités avaient été bombardées ; leurs maisons et studios avaient été pillés ou incendiés. Ce qui leur permettait de travailler et de gagner de l'argent avait disparu. Beaucoup d'artistes que Raghad a connus n'étaient plus en mesure de produire ou de créer depuis longtemps car ils vivaient dans de petites pièces exiguës. Ils devaient surmonter des barrières physiques et des traumatismes psychologiques.

La Résidence d'Aley pour les artistes syriens a débuté avec un premier artiste. « Je voulais que ce soit un atelier syrien - dans un lieu géographique différent - mais avec une atmosphère et une ambiance syriennes », a expliqué la fondatrice, pleine de dynamisme. « J'ai commencé à recevoir de nouveaux artistes chaque mois. »

Raghad a expliqué que la plupart n'avaient pas travaillé depuis plus d'un an et qu'ils débordaient d'idées et d'énergie. « Pour la logistique, émotionnellement, psychologiquement, ils étaient confrontés à des obstacles. Alors, je leur ai offert l'hébergement, du matériel et de l'argent de poche. Je leur ai donné un environnement protégé où ils se sentent libres et en sécurité pour travailler. Je leur ai dit d'exprimer tout simplement à leur manière ce qu'ils avaient vu et vécu. »

Raghad Mardini en pleine réflexion, dans l'enceinte de la Résidence d'Aley pour les artistes syriens qui est localisée en montagne, au-dessus de Beyrouth. Ingénieur civil de formation, la Syrienne a restauré avec soin cet ancien garage à calèches qui était en ruines.  © HCR/E. Dorfman

Reem Yassouf et Hiba Alakkad sont deux des 24 artistes qui ont passé un mois à la Résidence d'Aley pour les artistes syriens. Reem est peintre. Auparavant, son travail était saturé de couleurs. Désormais, elle ne peint que des monochromes en blanc, gris et noir. Elle peint les enfants de Syrie dont l'avenir, selon elle, manque de couleur et d'espoir. Souvent, dans ses représentations, les yeux des enfants sont fermés, comme s'ils dormaient ou qu'ils étaient morts.

Hiba a toujours travaillé avec du tissu, du fil et du papier, mais sur la toile. Elle a grandi dans une famille de tailleurs et, dès l'âge de 12 ans, elle a créé des constructions abstraites en utilisant des matériaux qui lui étaient à portée de main. Quand elle a dû fuir la Syrie avec son mari et ses enfants, elle n'a pas pu créer pendant plus d'un an. Le processus créatif ne se faisait plus, elle était comme bloquée, traumatisée par la violence et la destruction dont elle avait été témoin dans son pays.

La Résidence artistique d'Aley lui a donné l'occasion de s'exprimer à nouveau et son travail a pris un tournant radical. Elle a commencé à créer des oeuvres en trois dimensions qui reflètent son expérience de la guerre. L'une des plus saisissantes est une figure, peut-être un enfant, qui est enveloppé de fils, à l'intérieur de ce qui ressemble à un cercueil.

Elle a d'autres travaux en cours : des sculptures molles de visages, de têtes abstraites et de poupées liées avec du fil, planant au-dessus de coupures de presse et d'images de la guerre en Syrie.

Raghad explique que la plupart, sinon la totalité, des artistes syriens à Aley ont expérimenté un tournant en matière de créativité. Un artiste a commencé à peindre pour la première fois de sa vie ; un autre a arrêté la peinture pour explorer la création en extérieur ; une autre fait des peintures sur la mort, qu'elle a côtoyée récemment. Selon Raghad, tous ces artistes inscrivent dans leur travail les effets de la guerre et du déracinement.

En échange du temps passé à la résidence, les artistes laissent l'une de leurs oeuvres pour la collection présentée au public ainsi que quelques mots sur leur expérience dans un livre d'or. « Ce sont les plus beaux mois que j'ai vécus depuis longtemps. Merci de nous faire confiance », écrit un artiste. Un autre a signé « Durant mon travail ici, je n'ai jamais ressenti que ma maison en Syrie me manque. »

Raghad explique que le travail à Aley se fait dans une ambiance particulière. « A l'intérieur de la résidence, nous ne ressentons aucune nostalgie. C'est comme si nous étions en Syrie. Nous communiquons, nous échangeons des idées, des amitiés se créent et des liens se tissent. C'est le lieu de tous les possibles pour les artistes ».

Par Elena Dorfman à Aley, Liban

  • Raghad Mardini, la fondatrice de la Résidence d'Aley pour les réfugiés syriens, se promène dans les jardins de l'enceinte. Elle a rénové un ancien garage à calèches afin de créer un studio de création pour des artistes syriens
    Raghad Mardini, la fondatrice de la Résidence d'Aley pour les réfugiés syriens, se promène dans les jardins de l'enceinte. Elle a rénové un ancien garage à calèches afin de créer un studio de création pour des artistes syriens © HCR/E.Dofrman
  • Vue extérieure de l'ancien garage à calèches rénové depuis le jardin de la résidence d'Aley pour les artistes syriens, qui leur donne un espace pour recommencer à créer.
    Vue extérieure de l'ancien garage à calèches rénové depuis le jardin de la résidence d'Aley pour les artistes syriens, qui leur donne un espace pour recommencer à créer. © HCR/E.Dofrman
  • Raghad Mardini en pleine réflexion, dans l'enceinte de la Résidence d'Aley pour les artistes syriens qui est localisée en montagne, au-dessus de Beyrouth. Ingénieur civil de formation, la Syrienne a restauré avec soin cet ancien garage à calèches qui était en ruines.
    Raghad Mardini en pleine réflexion, dans l'enceinte de la Résidence d'Aley pour les artistes syriens qui est localisée en montagne, au-dessus de Beyrouth. Ingénieur civil de formation, la Syrienne a restauré avec soin cet ancien garage à calèches qui était en ruines. © HCR/E. Dorfman
  • L'artiste syrienne réfugiée Heba Alakkad travaille sur des collages et des sculptures. Son expérience en tant que réfugiée a beaucoup changé le style de ses oeuvres et le matériel qu'elle utilise.
    L'artiste syrienne réfugiée Heba Alakkad travaille sur des collages et des sculptures. Son expérience en tant que réfugiée a beaucoup changé le style de ses oeuvres et le matériel qu'elle utilise. © HCR/E.Dofrman
  • Heba travaille sur une sculpture faite de ficelle, de poupées, de coupures de journaux et d'autres matériaux.
    Heba travaille sur une sculpture faite de ficelle, de poupées, de coupures de journaux et d'autres matériaux. © HCR/E.Dofrman
  • Gros plan sur le travail de Heba.
    Gros plan sur le travail de Heba. © HCR/E.Dofrman
  • Heba se tient derrière l'une de ses oeuvres faite de tissu, de bois, de métal et de papier. Ce travail marque un tournant décisif par rapport aux oeuvres réalisées auparavant par cette artiste qui peignait principalement sur toile.
    Heba se tient derrière l'une de ses oeuvres faite de tissu, de bois, de métal et de papier. Ce travail marque un tournant décisif par rapport aux oeuvres réalisées auparavant par cette artiste qui peignait principalement sur toile. © HCR/E.Dofrman
  • Avoir à disposition un espace pour travailler ainsi que du matériel et des outils a rendu la possibilité de s'exprimer à de nombreux artistes syriens exilés. C'est également un moyen pour tenter de surmonter certains des traumatismes qu'ils ont vécus.
    Avoir à disposition un espace pour travailler ainsi que du matériel et des outils a rendu la possibilité de s'exprimer à de nombreux artistes syriens exilés. C'est également un moyen pour tenter de surmonter certains des traumatismes qu'ils ont vécus. © HCR/E.Dofrman
  • L'artiste réfugiée syrienne Reem Yassouf au travail à la Résidence artistique d'Aley.
    L'artiste réfugiée syrienne Reem Yassouf au travail à la Résidence artistique d'Aley. © HCR/E.Dofrman
  • Après avoir connu la guerre et le déplacement, Reem n'utilise plus de couleurs vives dans son travail. Ici, elle peint des figures d'enfants en utilisant uniquement du blanc, du brun, du noir et du gris qui, dit-elle, reflètent ses sentiments de désespoir et d'impuissance. L'ancien garage à calèches rénové est un lieu de travail idéal, avec ses hauts plafonds voûtés et un vaste espace baigné de lumière.
    Après avoir connu la guerre et le déplacement, Reem n'utilise plus de couleurs vives dans son travail. Ici, elle peint des figures d'enfants en utilisant uniquement du blanc, du brun, du noir et du gris qui, dit-elle, reflètent ses sentiments de désespoir et d'impuissance. L'ancien garage à calèches rénové est un lieu de travail idéal, avec ses hauts plafonds voûtés et un vaste espace baigné de lumière. © HCR/E. Dorfman
  • L'un des tableaux de Reem. Elle dit craindre pour l'avenir des enfants syriens.
    L'un des tableaux de Reem. Elle dit craindre pour l'avenir des enfants syriens. © HCR/E.Dofrman
  • Reem devant l'une de ses toiles.
    Reem devant l'une de ses toiles. © HCR/E.Dofrman
  • La seule chose que Raghad demande aux artistes qu'elle soutient, c'est qu'ils écrivent dans le livre d'or un texte qui témoigne de leur période de travail à la Résidence artistique d'Aley.
    La seule chose que Raghad demande aux artistes qu'elle soutient, c'est qu'ils écrivent dans le livre d'or un texte qui témoigne de leur période de travail à la Résidence artistique d'Aley. © HCR/E.Dofrman