Le HCR aide de jeunes Congolais albinos à fuir la sorcellerie

Dans des pays des Grands Lacs, les albinos sont chassés comme des animaux sauvages ou attaqués selon des croyances locales attribuant des pouvoirs guérisseurs à leurs organes.

Des déplacés congolais dans une file d'attente lors d'une distribution d'aide à Goma. Jeff et sa famille avaient d'abord rejoint Goma, puis ils ont à nouveau dû fuir des combats.  © HCR/S.Modola

BUJUMBURA, Burundi, 14 octobre (HCR) - Anaclet sourit et regarde affectueusement son jeune fils mais le vent balayant le lac Tanganyika ne parvient pas à soulager son anxiété. Il s'inquiète profondément pour la sécurité de Jeff, qui est différent de la plupart des gens.

Ce père et son fils sont des réfugiés de la République démocratique du Congo. Toutefois, ils n'ont pas fui la violence arbitraire ou la guerre comme des centaines de milliers de personnes déracinées dans la région des Grands Lacs. Ils sont partis car des personnes mal intentionnées veulent tuer Jeff, âgé de six ans, pour récupérer ses organes à des fins de sorcellerie.

« Nous sommes constamment à la recherche d'un havre de paix pour notre fils », a déclaré Anaclet au HCR dans un centre de transit ouvert plus tôt cette année dans la région de Kajaga où est situé Bujumbura, la capitale du Burundi. L'agence pour les réfugiés leur fournit une protection pour lui et sa famille, tandis qu'une solution est recherchée pour eux.

Le problème, c'est que Jeff est albinos. Cela fait de lui une cible dans une région où le taux d'alphabétisation est faible et où l'ignorance nourrit des superstitions dangereuses. Au Burundi, en République démocratique du Congo (RDC) et en Tanzanie, les albinos sont parfois chassés comme des animaux sauvages ou attaqués selon des croyances locales attribuant des pouvoirs guérisseurs à leurs organes qui apporteraient protection, chance ou richesse.

Concernés par le phénomène, le HCR et l'organisation locale Albinos Sans Frontières ont lancé une campagne au Burundi afin de sensibiliser les réfugiés et la population locale sur cette maladie, qui se caractérise par un manque dramatique de pigmentation. Les partenaires apportent également une aide aux victimes comme Jeff.

Le garçon a la peau pâle et sensible ainsi que les yeux rouges, ce qui le différencie du reste de la population en Afrique sub-saharienne. Jusqu'à récemment, il menait une vie relativement paisible avec ses parents et ses quatre frères et soeurs à Uvira, une ville lacustre de la province du Sud-Kivu, en RDC.

Mais tout a changé quand Jeff avait cinq ans. Un membre d'un groupe de miliciens Maï-Maï a fait irruption dans la maison de famille où tout le monde était endormi. Il a assommé Jeff et a mis le garçon dans un sac. Anaclet s'est alors réveillé et, avec l'aide de ses voisins, il a battu l'intrus et a saisi sur son dos le sac dans lequel se trouvait son fils.

Certains des groupes Maï Maï dans la région croient au surnaturel et à la sorcellerie qui, selon eux, peuvent les rendre invincibles ou les protéger par d'autres moyens sur le champ de bataille. Ils utilisent des membres amputés d'albinos pour tromper l'ennemi.

Après cette attaque, qui a terrifié Jeff au point qu'il ne parle plus pendant plusieurs jours, la famille a été informée par les Maï Maï soit de leur rendre Jeff soit de leur verser 10 000 dollars pour partir. Et sans réponse, la milice menaçait de tuer toute la famille. « Je ne pouvais pas donner mon sang, puisque cet enfant est de mon sang. J'ai donc choisi d'aller à Goma [en juin l'année dernière], où un proche a accepté d'accueillir ma famille », a déclaré Anaclet, en parlant de la capitale de la province voisine du Nord-Kivu.

Mais, deux mois plus tard, la famille a dû fuir pour retourner au Sud-Kivu, cette fois-ci afin d'échapper aux combats entre le Gouvernement congolais et les membres du mouvement rebelle M23 dans la région de Goma. Elle a été hébergée chez un pasteur anglican à Bukavu, qui leur a toutefois demandé de partir quelques jours après car il craignait que la présence de Jeff ne mette sa propre famille en danger. Il a recueilli de l'argent auprès de sa congrégation et il l'a donné à la famille.

Ils ont alors décidé de rejoindre le Burundi voisin et se sont retrouvés dans le quartier de Kamenge, à Bujumbura, la capitale en août 2012. « Mon mari a repris son travail de plombier et j'ai commencé à vendre du ndagala [des petits poissons] sur le marché », se souvient Solange, la mère de Jeff. Mais leur calvaire n'est pas terminé. « Le 6 août 2013, quelqu'un a jeté une grenade dans la maison et a anéanti notre paix fragile », a-t-elle ajouté.

Ils ont alors demandé l'aide de la Commission burundaise pour la protection des réfugiés et des apatrides ainsi que du HCR, qui leur a fourni la protection, un abri et une aide alors qu'une solution permanente est recherchée pour eux.

Catherine Huck, Représentante du HCR au Burundi, a déclaré que le partenariat avec Albinos Sans Frontières était également important pour aider des personnes comme Jeff. « Nous espérons que ce partenariat contribuera à un plus grand respect des droits des personnes vivant avec l'albinisme », a-t-elle souligné, ajoutant que les deux organisations continueront à travailler ensemble.

« Les gouvernements des pays où prévalent encore des croyances erronées liées à la sorcellerie devraient prendre des mesures appropriées pour assurer le respect, la promotion et la protection des droits des personnes vivant avec l'albinisme », a déclaré Catherine Huck, en nommant également le droit à l'éducation pour les enfants comme Jeff.

Le Gouvernement burundais a répondu ces dernières années à ce problème en arrêtant et en poursuivant ceux qui étaient soupçonnés d'avoir enlevé et tué des albinos, tout en rassemblant des personnes vivant avec l'albinisme dans des endroits protégés par la police. Mais beaucoup reste encore à faire.

Parallèlement, au centre de transit de Kajaga, Jeff est pensif, attentif et alerte. Sa soeur aînée, Justine, 10 ans, est protectrice et elle reste près de lui tout le temps. « Je ne veux pas qu'il souffre », dit-elle timidement. Jeff acquiesce avec un sourire, distrait un instant par la chaleur du soleil qui le démange.

« Tout ce dont nous avons besoin, c'est de protéger notre enfant contre les sorciers et les groupes rebelles », a déclaré Solange. « Nous sommes vraiment inquiets. »

Par Bernard Ntwari à Bujumbura, Burundi