Bossangoa, une ville centrafricaine, perd son âme

Des centaines de musulmans ont fui les violences dans la ville de Bossangoa. Mais certains ont décidé de rester, malgré le danger.

Un employé du HCR visite l'Ecole Liberté à Bossangoa chaque matin pour s'entretenir avec les personnes y ayant trouvé refuge.  © HCR/J.Mathurin

BOSSANGOA, République centrafricaine, 12 février (HCR) - Zenabou se sent comme prisonnière dans sa propre maison. Ces dernières semaines, la violence intercommunautaire et les meurtres commis par des groupes rivaux - essentiellement les musulmans séléka et les chrétiens anti-balaka - l'ont forcée à fuir sa maison à Bossangoa, au nord-ouest de la République centrafricaine, avec ses sept enfants en quête d'un abri dans la ville à l'Ecole Liberté, tout comme des dizaines d'autres familles apeurées.

Cette femme pourtant sûre d'elle est terrifiée par tout ce qui se passe dans sa ville, et notamment par la prise pour cible de civils par des hommes armés sur des motifs religieux. « Bossangoa a toujours été une ville où les Musulmans et les Chrétiens vivaient côte à côte. Ca doit continuer », souligne-t-elle, ajoutant qu'en cas de poursuite des violences, « la ville risque de perdre son identité et son âme. » Ses mots en disent long sur cette communauté mixte, dans laquelle tous ont été affectés par un conflit ayant généré près de 840 000 personnes déplacées dans tout le pays.

Près de 1 000 Musulmans de Bossangoa ont fui depuis décembre dernier, quand des combattants anti-balaka ont commencé à tuer des civils à cause de leur religion. Ces personnes ont trouvé abri dans d'autres régions ou au Tchad. Ceux qui restent - on compte 225 familles musulmanes à l'Ecole Liberté - ont besoin de protection. A travers le pays, il y a des situations similaires avec de petites poches de personnes qui restent à tout prix chez elles malgré le danger, alors que des dizaines de milliers d'autres ont fui.

Le HCR est profondément alarmé par la dégradation de la situation humanitaire en République centrafricaine et l'institution est préoccupée par le bien-être des personnes déplacées à Bossangoa.

« Nous sommes ici pour écouter, nous rendre compte de la situation par nous-mêmes et prendre des mesures en préconisant des solutions », explique Jean Maturim, un employé local du HCR sur le terrain, ajoutant que le HCR se rend régulièrement dans l'École Liberté et à l'église catholique de Bossangoa depuis le début de l'année, en plaidant pour la réconciliation. Grâce à ces efforts, les deux communautés religieuses ont demandé des réunions et des ateliers pour les deux communautés.

Zenabou est dans son élément lors ces réunions très courues. Elle rappelle aux participants la longue tradition d'harmonie et de coexistence pacifique entre les communautés. Mais, à la fin d'une réunion, elle a tout de même confié au HCR ses craintes et son sentiment d'être prise au piège. « Parce que vous [le HCR] êtes ici, ces voyous n'oseront pas nous tuer », affirme-t-elle.

Son inquiétude est réelle. Des voyous et des miliciens anti-balaka errent dans les rues, en passant parfois par l'école et en criant des propos menaçants aux familles se trouvant à l'intérieur. Les troupes internationales pour le maintien de la paix les empêchent de rentrer, tout comme la présence d'institutions comme le HCR et Catholic Relief Services. Mais les personnes à l'intérieur de l'école sont terrifiées et c'est un rappel quotidien du danger.

« Nous sommes ici en tant que témoins de la communauté internationale, qui peut jouer un rôle essentiel pour rassembler les populations, trouver des solutions et prévenir de la dégradation de situations comme celle-ci », explique Josep Zapater, employé du HCR en charge de la protection.

Dans ce rôle, le personnel du HCR s'est pris d'admiration pour la fière communauté de l'École Liberté et surtout Zenabou, qui est viscéralement attachée à sa ville. Fille d'un commerçant camerounais et d'une migrante du Niger, Zenabou est née à Berbérati au sud-ouest de la République centrafricaine. Elle a ensuite déménagé à Bossangoa, où elle s'est mariée à l'âge de 13 ans. Elle a dû travailler d'arrache-pied pour subvenir aux besoins de ses enfants.

Sa vie n'a pas été toujours facile mais elle explique que la vie à Bossangoa est captivante. Elle s'y est fait beaucoup d'amis et c'est là où ses enfants ont leurs racines. « Ils sont ce qui compte le plus pour moi et c'est pourquoi je ne veux plus jamais qu'ils soient déplacés », souligne-t-elle.

Zenabou avait déjà été déracinée deux fois : une fois en 2003, lors du coup d'Etat qui avait mené François Bozizé au pouvoir puis en mars 2013, lorsque les rebelles séléka l'ont renversé. Dans les deux cas, elle a fui dans la brousse avec ses voisins chrétiens. « Ce fut un moment terrible dans la vie de ma famille. Mais les amitiés fortes avec d'autres personnes déplacées nous ont gardés en vie », explique-t-elle.

Ces liens d'amitié demeurent toujours aussi forts, malgré la violence qui les entoure. Les amis de Zénabou à Bossangoa, dont la plupart sont des chrétiens, sont comme une deuxième famille pour elle. Une amie, Marie, a également fui sa maison et elle a trouvé refuge dans l'église. Il est trop dangereux pour Zenabou de quitter l'école. De ce fait, Marie rapporte pour elle et ses enfants des fruits et des légumes frais et elles discutent ensemble.

Même si l'amitié est une force puissante, d'aucuns craignent qu'il ne soit déjà trop tard pour Bossangoa - et même pour toute la République centrafricaine - à moins que la communauté internationale n'oeuvre conjointement de toute urgence pour rétablir la paix et restaurer l'autorité étatique.

Zenouba n'abandonnera jamais. « Bossangoa est ma maison », déclare-t-elle, « et le sera pour toujours. »

Par Hugo Reichenberger à Bossangoa, République centrafricaine