Acquérir une nationalité pour se créer des racines

Née au Kazakhstan, Railya Abulkhanova est tatare. Elle vit en France et espère pouvoir bientôt obtenir la citoyenneté. Elle s'exprimera lors d'un forum mondial sur l'apatridie aux Pays-Bas.

Née au Kazakhstan, Railya Abulkhanova est tatare. Elle vit en France et espère pouvoir bientôt obtenir la citoyenneté. Elle s'exprimera lors d'un forum mondial sur l'apatridie aux Pays-Bas.  © HCR/S.Hopper

BRUXELLES, Belgique, 1er septembre (HCR) - Il y a trois ans, Railya Abulkhanova expliquait à une équipe du HCR pour le tournage d'une vidéo qu'elle se sentait comme une plante du désert appelée 'le virevoltant'. « Cette plante se détache de sa tige et elle roule au fil du vent... Avec la brise, elle finit par disparaître. C'est comme l'apatridie », dit-elle dans sa vidéo de la série du HCR intitulée « story-telling ». « Pour ma part, je tiens à me créer des racines », a ajouté Railya

Comme beaucoup d'autres apatrides à travers le monde, y compris des milliers d'habitants d'anciennes républiques soviétiques, elle ne fait qu'attendre. Dépourvus de nationalité, les apatrides ont des difficultés à accéder aux services et aux droits exercés par des citoyens. Pour la première fois depuis de nombreuses années, et après plusieurs tentatives infructueuses, Railya espère toutefois pouvoir bientôt obtenir une nationalité.

Au moment du tournage de la vidéo et de l'entretien en 2011, Railya, qui est Tatare, vivait en France après avoir été enregistrée en tant qu'apatride. Elle est née au Kazakhstan qui était alors une république soviétique. En 1990, elle avait alors 17 ans, elle a commencé ses études à l'université de la ville russe d'Ufa. Elle était alors une citoyenne soviétique dotée d'un passeport. Toutefois, la jeune femme vivait en Russie avec un permis de résidence temporaire, alors connu sous le nom de propiska.

La vie semblait facile. Mais, l'année 1991 a vu la dissolution de l'Union soviétique. Railya et des dizaines de milliers d'autres personnes sont tombées entre les mailles du filet car les Etats nouvellement indépendants comme le Kazakhstan ont adopté leur propre législation en matière de nationalité. « Nous ne pouvions tout simplement pas enregistrer dans nos têtes que l'Union [soviétique] avait disparu. Personne n'y croyait », a récemment déclaré Railya au HCR au téléphone depuis la France.

En 1995, elle a rejoint Tachkent en Ouzbékistan, une autre ancienne république soviétique, pour y étudier. Elle y a travaillé en tant qu'enseignante et a obtenu un doctorat en philologie. En 2005, elle a demandé sa naturalisation, en espérant que son statut de professeur d'université avec plusieurs publications à son nom, faciliterait le processus. Elle se trompait.

Railya est toutefois reconnaissante envers la France, où elle a déménagé en 2009 après avoir épousé un citoyen français. Elle a obtenu le statut officiel d'apatride, ce qui l'a aidée en fin de compte. Railya a expliqué au HCR que l'obtention de ce statut lui avait conféré « une certaine confiance… une sorte de certitude sur ma situation, ainsi que théoriquement le droit de travailler, d'étudier et de bénéficier de soins médicaux. »

Quand la France a enregistré Railya en tant qu'apatride, elle a également eu droit à un document de voyage. Malgré cela, elle continue à rencontrer des problèmes lorsqu'elle voyage à l'étranger, y compris au Kazakhstan pour rendre visite à ses parents.

« Ce document n'est plus valable », dit-elle au sujet du laissez-passer délivré par les autorités françaises, ajoutant « qu'avec ce document de voyage, je suis arrêtée au contrôle de l'immigration pendant deux ou trois heures. » Elle explique que son mari obtient plus facilement un visa pour le Kazakhstan qu'elle. «Je suis kazakhe. Mon mari ne l'est pas », a-t-elle ajouté, avec ironie.

En 2011, Railya, en colère, a sollicité la citoyenneté française, mais sa demande a été rejetée car elle était sans emploi à ce moment-là. Malgré cet échec, Railya a déposé une nouvelle demande en début de cette année, au motif de son mariage.

Railya a dû soumettre sa demande à deux reprises car les fonctionnaires de l'immigration française ont découvert une erreur dans l'acte de naissance de son mari. Envers et contre tout, et après une recherche dans les archives, Railya espère maintenant une réponse positive.

Elle est également davantage confiante pour trouver un emploi permanent. Il y a deux ans, elle a suivi une formation de secrétariat qui l'a aidée à trouver du travail sur un projet de quatre mois dans une entreprise agricole américaine. « Pour moi, c'était une sensation oubliée depuis longtemps et cela m'a rappelé un souvenir d'enfance lors de mon premier béguin à l'école primaire… Quelque chose de semblable à ce sentiment a commencé à apparaître quand je travaillais », a-t-elle expliqué.

Il reste encore beaucoup à faire pour réduire le nombre d'apatrides en France (au nombre de plus de 1 200) et en Europe (ils sont environ 600 000) et pour assurer que des personnes comme Railya puissent exercer leurs droits fondamentaux et, un jour, acquérir une nationalité.

« Je suis sûre que j'aurai un jour une nationalité. Ainsi, je pourrai dire un jour : 'Je rentre chez moi.' Je pourrai enfin construire mon avenir », a déclaré Railya, qui va témoigner de son histoire d'ici quelques semaines aux Pays-Bas. Elle sera conférencière lors d'un forum mondial de trois jours sur l'apatridie, qui est co-organisé à La Haye par le HCR et l'Université de Tilbourg.

Par Valeriia Cherednichenko à Bruxelles, Belgique

Pour écouter l'interview de Railya en français, "Je suis apatride", l'une des 33 vidéos de la série du HCR « story telling », cliquez ici.