Soigner les Syriens traumatisés par la guerre, une tâche dantesque

Cinq années de conflit brutal ont causé une forte hausse des traumatismes psychologiques affectant les Syriens, avec moins de psychiatres pour leur venir en aide.

La psychiatre syrienne Nahla, 34 ans, écoute une patiente dans son bureau à l'hôpital financé par le HCR où elle travaille au centre de Damas, en Syrie.   © HCR/A.McConnell

DAMAS, 11 mars (HCR) - Le monde d'Al-Sahira se désagrège. Il y a deux ans, cette femme de 48 ans a perdu trois de ses 14 enfants lorsque leur maison à Alep a été partiellement détruite par les bombardements. La famille déplacée a cherché la sécurité à Damas, mais la tragédie a frappé à nouveau. Le mois dernier, des éclats d'obus ont pris la vie de son fils de 13 ans, Zakariya.

Assise dans le bureau d'une psychiatre à l'hôpital central de Damas, Al-Sahira* lutte pour que ses mains arrêtent de trembler quant elle décrit l'angoisse que ces deuils lui infligent.

« Je ne sais pas comment j'ai fait face. Je passe beaucoup de temps assise à la maison en regardant des photos de mes enfants morts », dit-elle. « Je ressens que je dois parler à quelqu'un et lui dire que je ne vais pas bien. »

Nahla, une psychiatre de 34 ans originaire de Qalamoun, à 90 kilomètres au nord de la capitale, explique que la souffrance d'Al-Sahira fait partie d'une augmentation spectaculaire des traumatismes psychologiques affectant les Syriens après cinq années de conflit.

« La crise a eu un effet psychologique profond sur les gens, mais c'est une réaction parfaitement normale à une situation anormale », explique Nahla, qui dirige le département de la santé mentale et du soutien psychosocial de la polyclinique financée par le HCR et gérée par le Croissant-Rouge arabe syrien.

Bien qu'il n'y ait pas de chiffres vérifiables sur la hausse des troubles de santé mentale chez les Syriens depuis le début du conflit, Nahla estime que le nombre de personnes nécessitant un traitement a sans doute triplé. Sur les 400-500 patients que son département traite chaque mois, les conditions les plus communes qu'ils rencontrent sont la dépression (23 pour cent), l'anxiété (18 pour cent) et le syndrome de stress post-traumatique (13 pour cent).

Les souffrances ont été aggravées par une baisse du nombre des psychiatres pratiquant en Syrie. Selon les chiffres de l'Association des psychiatres en Syrie, on compte actuellement seulement 70 psychiatres qualifiés à travers tout le pays - soit moins de la moitié du nombre avant le début de la crise.

Plusieurs des anciens collègues de Nahla ont quitté le pays, mais c'est le déclenchement d'un conflit qui l'a convaincue de rester.

« Avant la crise, je voulais aller à l'étranger et me spécialiser en psychiatrie de l'enfant, mais je me suis ravisée et je suis restée pour être avec ma famille et aider mon pays. La Syrie m'a donné beaucoup, et je me devais de lui donner la monnaie de sa pièce », dit-elle.

Pour ceux qui, comme Nahla qui restait, cette décision ne fut pas sans coût. Comme beaucoup de ses collègues, elle a perdu des membres de la famille et a été déplacé de sa maison par les combats. Le travail prend aussi un impact psychologique sur les médecins eux-mêmes.

« Personne n'est insensible à ce qui se passe en Syrie. Après cinq ans, la plupart des membres du personnel souffrent également de problèmes psychologiques. Nous essayons de nous soutenir mutuellement et d'organiser des interventions en équipe », explique-t-elle.

Pour les patients comme Al-Sahira, alors que des médicaments sont nécessaires pour répondre à des maladies particulières comme la dépression, il est tout aussi important de partager son ressenti avec un professionnel qualifié et de commencer le processus de récupération.

« Nous n'avons pas le pouvoir de faire disparaître la douleur des gens comme Al-Sahira qui ont perdu des enfants, mais nous pouvons les écouter sans jugement et essayer de les reconnecter avec leurs familles et amis. Sans ce genre d'aide, ils souffriraient beaucoup plus et leur maladie serait plus grave », explique Nahla.

Le seul effet positif de la crise dont Nahla a été témoin est l'élimination de la stigmatisation entourant la maladie mentale avec des gens qui, auparavant, ne seraient jamais venus demander de l'aide. Elle dit que le plus grand défi est de veiller à ce que les Syriens ne deviennent pas habitués à ce qui se passe autour d'eux.

« Après cinq ans de guerre, les gens commencent à s'y habituer. Je travaille constamment pour essayer de faire en sorte qu'ils ne deviennent pas habitués à cette situation. Il n'y a rien de normal dans ce qui se passe dans les communautés touchées par le conflit en Syrie. »

Par Charlie Dunmore à Damas, en Syrie

* Nom fictif pour des raisons de protection