Fuir l'ouest de Mossoul en bateau en quête d'abri dans un camp du HCR

Des familles risquent leur vie pour fuir les zones contrôlées par les extrémistes dans la seconde ville d'Iraq, tandis que le HCR se prépare à un nouvel exode en prévision de l'offensive attendue.

Haytham* et sa famille dans leur tente au camp HCR de Hasansham.   © HCR/Ivor Prickett

CAMP DE KHAZER, Iraq – Au crépuscule un soir de la fin janvier, Haytham*, 44 ans, s'est précipité pour rejoindre la berge du Tigre et a forcé le cadenas d'un petit bateau de pêche. Il tentait d'échapper aux conditions de vie pénibles et dangereuses dans les quartiers de l’ouest de Mossoul contrôlés par les extrémistes, sachant qu'il serait exécuté s'il se faisait prendre.

Après avoir brisé la chaîne, Haytham s'est hissé dans le bateau avant de faire embarquer sa femme et ses enfants en leur disant de rester cachés au fond pour éviter d'être touchés pendant qu'il ramait, ramassé sur lui-même, pour traverser le grand fleuve tranquille à la faveur de l'obscurité.

Alors qu'ils étaient à mi-chemin, des groupes armés ont commencé à leur tirer dessus. Des balles ont percé la coque du bateau qui s'est mis à prendre l'eau. En ramant de toutes ses forces, Haytham a malgré tout réussi à atteindre l'autre rive avant que le bateau ne coule. « J'ai pensé qu'on allait mourir », confie-t-il.

Sur la rive est, les forces iraquiennes les ont d'abord mis en joue, puis se sont précipitées pour les aider en voyant que c'était une famille. La famille s'est réfugiée à Mossoul-Est, mais a été exposée à des tirs d'artillerie là-bas aussi. Lorsque le fils de Haytham a été atteint par une projection de débris, ils ont décidé de trouver refuge au camp de Hasansham qui est géré par le HCR, l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés, dans le Kurdistan iraquien.

« J'ai pensé qu'on allait mourir. »

« Je suis tellement heureux que je pourrais en pleurer », raconte Haytham aux employés du HCR dans la tente qu'il occupe depuis son arrivée au camp. Cette épreuve derrière eux, la famille a pu être logée dans une tente libérée par d'autres déplacés internes qui sont retournés chez eux dans les quartiers est contrôlés par les forces gouvernementales.

Le HCR gère des camps où sont hébergés la plupart des 153 714 personnes déplacées depuis le 17 octobre où a débuté l'offensive pour la reconquête de Mossoul, une ville de plus d'un million d'habitants. Il a remis des kits d’aide d'urgence à près de 9000 familles vivant dans les quartiers aujourd'hui accessibles de la ville.

Selon les estimations, plus de 750 000 personnes seraient toujours prises au piège dans les quartiers densément peuplés de Mossoul-Ouest où sera concentrée la prochaine phase des combats. Le HCR coordonne ses plans avec ceux d'autres agences et partenaires pour anticiper l'afflux prochain de nouveaux déplacés.

« Même si de nombreuses familles de Mossoul-Est repartent vers les quartiers aujourd'hui accessibles, nous nous préparons à faire face à ce qui pourrait devenir un véritable exode depuis les quartiers ouest », déclare Bruno Geddo, le représentant du HCR en Iraq. « Assurer une aide simultanément aux nouvelles familles déplacées et aux rapatriés mettra nos moyens à rude épreuve. »

  • Le Tigre fait office de ligne de partage entre l'est et l'ouest de Mossoul.
    Le Tigre fait office de ligne de partage entre l'est et l'ouest de Mossoul.  © HCR/Ivor Prickett
  • Haytham* et son fils récupèrent des articles de première nécessité lors d'une distribution au camp de Hasansham.
    Haytham* et son fils récupèrent des articles de première nécessité lors d'une distribution au camp de Hasansham.  © HCR/Ivor Prickett
  • La famille aménage son nouveau logement avec les articles de première nécessité qui lui ont été remis.
    La famille aménage son nouveau logement avec les articles de première nécessité qui lui ont été remis.  © HCR/Ivor Prickett
  • Haytham et sa famille ont traversé le Tigre à la nuit tombée dans une petite embarcation.
    Haytham et sa famille ont traversé le Tigre à la nuit tombée dans une petite embarcation.  © HCR/Ivor Prickett
  • Mohammed*, 42 ans, a dû abandonner sa maison avec sa femme et leurs trois fillettes.
    Mohammed*, 42 ans, a dû abandonner sa maison avec sa femme et leurs trois fillettes.  © HCR/Ivor Prickett

« Parallèlement, nous restons très inquiets pour les civils de la rive ouest qui risquent de ne plus pouvoir se mettre à l’abri ou obtenir de l'aide à partir du moment où la prochaine phase de l'offensive aura démarré », ajoute-t-il.

Mossoul-Ouest a été presque entièrement bouclé par les forces militaires et les civils vivant dans la vieille ville densément peuplée commencent à manquer de nourriture. Selon de nombreux résidents contactés dans les zones contrôlées par les extrémistes, un kilo d'oignons coûte aujourd'hui plus de 10 dollars, le kilo de sucre est à 18 dollars, les œufs coûtent un dollar pièce et une bouteille de gaz de 20 litres se vend 80 dollars.

Les prix sont fonction de la disponibilité. De nombreux magasins sont vides et les familles n'ont pas d'argent pour payer. Elles brûlent leurs meubles faute d'avoir du gaz et mangent surtout des pommes de terre qui sont cultivées localement et sont encore relativement bon marché, à moins de un dollar le kilo.

Il n'y a plus qu'un seul hôpital en activité dans la partie ouest de la ville, racontent ceux qui y habitent et les frappes aériennes augmentent maintenant que l'offensive pour la reconquête de ce côté de la ville est imminente. « On n’a qu'une envie, c'est d'être touché par les tirs aériens tellement on n'en peut plus de cette vie misérable », avoue une femme qui vit à Mossoul-Ouest avec ses deux petits-enfants.

« On n’a qu'une envie, c'est d'être touché par les tirs aériens tellement on n'en peut plus de cette vie misérable. »

Il était juste après minuit quand Mohammed,* 42 ans, est sorti des fourrés pour grimper dans un petit bateau de pêche avec sa femme et ses trois filles. Cela faisait deux ans et demi qu'il se cachait des extrémistes parce qu'il travaillait pour les forces de sécurité iraquiennes.

« C’est pour ma famille que j'ai pris le risque de traverser le fleuve. Je ne me souciais plus guère de moi. Je savais qu'ils finiraient par me trouver et qu’ils me tueraient », dit-il. 

Ils ont pris la fuite par une nuit glaciale de janvier ; il y avait un fort courant sur le fleuve et Mohammed a dû ramer de toutes ses forces pour empêcher le bateau de dériver en aval.

« Il n’a fallu qu’à peu près 10 minutes pour atteindre l’autre berge, mais ça m’a paru aussi long qu’une année tellement j’avais peur », a-t-il raconté au camp Khazer M1, administré par les autorités iraquiennes dans le Kurdistan iraquien, où il a finalement trouvé refuge.

Mohammed et sa famille se sont cachés sur la rive est jusqu'à l'aube et ont ensuite rejoint la maison de sa sœur aussi vite qu'ils ont pu. Peu de temps après, ils ont entendu des bruits de combats et l’arrivée de lourds véhicules au dehors : les forces de sécurité iraquiennes étaient là. 

* Noms fictifs pour des raisons de protection

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