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| Title | Viols, Meurtres et Autres Violations des Droits de l'Homme Imputables aux Forces de Sécurité |
| Publisher | Amnesty International |
| Country | Democratic Republic of the Congo |
| Publication Date | 19 February 1997 |
| Citation / Document Symbol | AFR/62/06/97 |
| Cite as | Amnesty International, Viols, Meurtres et Autres Violations des Droits de l'Homme Imputables aux Forces de Sécurité, 19 February 1997, AFR/62/06/97, available at: http://www.unhcr.org/refworld/docid/3ae6a9840.html [accessed 2 June 2012] |
| Comments | La version originale en langue anglaise de ce document a été publiée par Amnesty International, Secrétariat international, 1 Easton Street, Londres WC1X 8DJ, Royaume-Uni, sous le titre Zaire : Rape, killings and other human rights violations by security forces. Seule la version anglaise fait foi. La version française a été traduite et diffusée aux sections francophones et au Secrétariat international par LES ÉDITIONS FRANCOPHONES D'AMNESTY INTERNATIONAL - ÉFAI - février 1997. |
| Disclaimer | This is not a UNHCR publication. UNHCR is not responsible for, nor does it necessarily endorse, its content. Any views expressed are solely those of the author or publisher and do not necessarily reflect those of UNHCR, the United Nations or its Member States. |
Volonté délibérée ou impuissance, la communauté internationale n'a lancé aucune action concertée pour aider les victimes de violations flagrantes des droits de l'homme au Zaïre. Après le rapatriement massif de réfugiés au Rwanda fin 1996, journalistes et caméras de télévision ont rejoint d'autres "points chauds" de la planète. Diplomates et hommes politiques ont laissé s'enliser les projets d'une force d'intervention humanitaire et se sont tournés vers d'autres questions. Pourtant, pour la population zaïroise, la situation est allée de mal en pis.
Dans nombre de régions, villageois et citadins vivent dans la terreur constante des exactions commises par les soldats zaïrois, qui ont pillé, violé et tué dans une impunité quasi totale. Les gens ignorent si, du jour au lendemain, leur maison, leur ferme, leur lieu de travail ne vont pas être saccagés et leur vie, menacée. Un témoin résume ainsi cette lutte quotidienne pour la survie : «On se débrouille ... ceux qui font des affaires, ce sont les fabricants de cercueils ...». Combats et violences ont chassé de chez eux d'innombrables Zaïrois de l'est pour lesquels il est trop risqué de rentrer. Leur situation est désespérée. Certains se nourrissent uniquement de ce qu'ils trouvent en forêt. «Si je suis rentré, explique un autre témoin, ce n'est pas que je n'avais pas peur, mais continuer à fuir n'avait pas de sens. Et si je dois être tué, autant que ce soit devant témoins. » Il reste environ 300 000 réfugiés du Rwanda et du Burundi dans le pays, dont la communauté internationale a pratiquement cessé de se préoccuper ; des réfugiés en proie à la faim et aux épidémies.
En lançant une contre-offensive militaire en janvier 1997 pour reconquérir le territoire passé aux mains des rebelles de l'est, le gouvernement zaïrois a fait naître de nouvelles craintes de voir se perpétuer les atrocités à l'encontre des populations civiles. Une déclaration officielle de la fin janvier laissait augurer le pire : « La contre-offensive n'épargnera personne, et la guerre sera menée jusqu'au bout, quel qu'en soit le prix », avertissaient les autorités. Les faits ne sont pas encourageants. Le présent rapport fait état de nombre de violations des droits de l'homme commises par les forces de sécurité zaïroises entre novembre 1996 et février 1997. Amnesty International publie ces informations dans l'espoir qu'en ce moment crucial, la communauté internationale fera pression sur le gouvernement zaïrois pour empêcher que ne se produisent de nouvelles violations des droits de l'homme.
On se bat dans l'est du Zaïre depuis octobre 1996, et l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (AFDL, groupe armé tutsi) s'est emparée d'un territoire de plus de 600 kilomètres au Nord et au Sud-Kivu. Ce conflit a entraîné l'aggravation des tensions dans la majeure partie du pays, où les forces gouvernementales et leurs alliés civils ont pris notamment pour cibles les personnes originaires du Rwanda, du Burundi ou de l'Ouganda. Depuis la fin du mois d'octobre 1996, des dizaines de civils et de militaires ont été arrêtés et accusés de complicité avec l'AFDL, ou d'espionnage au profit du Rwanda, du Burundi ou de l'Ouganda. Nombre d'entre eux seraient encore en prison à Kinshasa, la capitale, ou dans d'autres villes comme Kisangani, dans le nord du pays.
Depuis quelque temps, le gouvernement zaïrois ne ménage pas ses efforts pour améliorer l'image de ses forces de sécurité. Ainsi, en décembre 1996, il a entrepris d'en remanier les états-majors et, début janvier 1997, le nouveau ministre de la Défense, le général Likulia Bolongo, annonçait que les forces armées devaient se débarrasser des « criminels, fuyards, vagabonds et autres pillards » qui seraient traduits en cour martiale et punis de façon « sévère et spectaculaire ». Cette déclaration a été suivie de quelques arrestations et procès. Le 21 janvier, une cour martiale de Kisangani a condamné à mort quatorze soldats, déclarés coupables de lâcheté et de désertion lors de combats entre les forces armées zaïroises et l'AFDL dans les territoires de l'est.
Fin janvier, un grand nombre de militaires ont été arrêtés pour pillage et désertion. Accusés d'avoir semé la terreur parmi les populations civiles du Haut-Zaïre pendant plus d'un mois, ils ont été désarmés par des unités du Service d'action et de renseignements militaires (SARM). Cent cinquante personnes, dont une poignée de civils, ont été transférées en avion de Bumba (région de l'Équateur) à Kinshasa, pour y comparaître devant un tribunal militaire.
Voilà maintenant des années que les populations zaïroises endurent les atrocités commises par les forces de sécurité, qu'Amnesty International a dénoncées dans nombre de rapports[1] Le présent document couvre la période allant de novembre 1996 à février 1997. Il traite des violations des droits de l'homme imputables aux forces de sécurité zaïroises - Forces armées zaïroises (FAZ) principalement, mais aussi aux SARM et à la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Et ce essentiellement, mais pas seulement, dans les régions est du Zaïre. Pour les informations relatives aux abus commis par l'AFDL, on se reportera aux documents suivants : Zaïre : Violentes persécutions perpétrées par l'État et les groupes armés (29 novembre 1996, Index AI : AFR 62/26/96) et Zaïre : Loin des regards de la communauté internationale : violations des droits de l'homme dans l'est du Zaïre (19 décembre 1996, Index AI : AFR 62/29/96).
À l'heure où nous rédigions ce document, en janvier 1997, la contre-offensive gouvernementale paraissait dans l'impasse, avec des combats sur plusieurs fronts. Le gouvernement avait dépensé une énergie considérable pour s'assurer une assistance militaire de l'étranger. On a ainsi beaucoup parlé de 280 mercenaires blancs venus à Kisangani entraîner les troupes zaïroises et combattre à leurs côtés. Cette force, présumée financée par le Koweït et commandée par le Belge Christian Tavernier, comprenait des Serbes, des Croates, des Russes, des Polonais, des Tchétchènes, des Belges, des Italiens et un « nombre significatif de Français ». Elle disposait de plusieurs avions chasseurs à réaction et d'hélicoptères militaires. Il semblait que des soldats du Rwanda, d'Ouganda et, dans une moindre mesure, du Burundi, étaient venus grossir les rangs de l'AFDL, à l'instar de mercenaires d'Érythrée, d'Éthiopie et de Somalie. Des rumeurs inquiétantes circulaient, selon lesquelles d'autres pays africains, et notamment l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi risquaient de s'engager plus avant dans le conflit.
Il est difficile d'obtenir des informations sur ce qui se passe réellement, surtout dans l'est du Zaïre. L'aggravation des violences a empêché journalistes et équipes internationales d'assistance de pénétrer dans la région, ou en a chassé ceux qui y étaient présents. En outre, les défenseurs des droits de l'homme ont été systématiquement pris pour cibles par les autorités, et accusés de soutenir l'AFDL. Ils ont été harcelés, victimes de mesures d'intimidation, emmenés à des fins d'interrogatoire et arrêtés. Les autorités n'ont pas réagi devant les persécutions touchant les membres des équipes d'assistance, et notamment des ecclésiastiques. « Il s'agit d'un plan délibéré visant à saper et à détruire l'action de ceux qui veulent secourir les pauvres », a déclaré un témoin, qui a décrit par ailleurs comment un groupe mené par des soldats avaient attaqué et pillé à plusieurs reprises une communauté de religieuses établie à Kananga, la capitale du Kasaï-Occidental (voir ci-dessous). Des organisations de secours du Nord et du Sud-Kivu ont commencé à réduire leurs opérations, et plusieurs ambassades de pays occidentaux ont appelé les organismes de secours à quitter le pays.
Des centaines de milliers de réfugiés et de Zaïrois déplacés sont pris au piège dans l'est du pays. Arguant des opérations miliaires, le gouvernement zaïrois a décidé de ne pas accorder de sauf-conduits, ce qui compromet gravement les opérations humanitaires. Un représentant des Nations unies a qualifié de « désespérée » la situation des personnes déplacées et des réfugiés des régions de Shabunda et de Lubutu. Dans les camps de Tingi-Tingi et d'Amisi, l'Unicef déclare, chaque semaine, des dizaines de morts, pour la plupart de jeunes enfants victimes de malnutrition, de malaria et de diarrhée.
Amnesty International ne prend pas position sur les opérations militaires. Elle se préoccupe seulement des victimes (passées ou potentielles) de violations des droits de l'homme. Elle demande donc instamment au gouvernement zaïrois de veiller à ce que ses forces respectent les droits des civils (y compris des personnes déplacées et des réfugiés) dans les zones de combat et ailleurs. L'Organisation a réclamé l'arrêt de la fourniture d'armes légères et d'équipements militaires connexes aux forces gouvernementales zaïroises comme à celles de l'opposition. Amnesty International appelle aussi la communauté internationale à exercer toutes les formes possibles de pression pour aider à protéger les personnes piégées dans un conflit dont elles ne sont pas responsables.
Début décembre 1996, fuyant la progression d'unités de l'AFDL dans l'est du pays, des soldats des FAZ ont saccagé la ville de Bunia, à 200 kilomètres au nord de Goma. Ils ont pillé le centre commercial, lancé des grenades dans les maisons et détruit tout ce qu'ils ne pouvaient pas emporter.
Le 5 ou le 6 décembre, différentes sources locales d'information ont dénoncé le viol de plusieurs élèves du Lycée Likovi de Bunia. Les soldats se seraient particulièrement acharnés sur les jeunes filles, provoquant la mort de sept d'entre elles. Puis ils se sont attaqués à la maternité de la ville, y violant d'autres femmes. Une femme à un stade avancé de grossesse aurait été tuée. Les soldats ont ensuite assailli un couvent de religieuses âgées. Ils auraient poursuivi celles qui cherchaient à s'enfuir dans la forêt voisine, les frappant à coup de crosse et violant certaines d'entre elles.
La population de la ville s'est alors retournée contre les militaires : des marches de protestation ont eu lieu et un soldat aurait été tué. « Ces gens ont été poussés à bout, maintenant ils vont tuer des soldats », a déclaré un témoin. Vers le 8 décembre, Bunia tombait aux mains de l'AFDL.
Ce n'est pas la première fois que des soldats s'en prennent à un lycée pour y violer les élèves. À Idohu, entre Beni et Bunia, un témoin signalant que des soldats des FAZ s'étaient rendus à Bunia fin novembre et y avaient enlevé et violé des jeunes filles, concluait ainsi : « Maintenant, ce n'est plus seulement du dégoût qu'on a pour les FAZ, mais de la haine. »
D'autres violences du même genre, visant essentiellement des jeunes femmes et des fillettes, ont été signalées dans d'autres zones de l'est du Zaïre, que traversent des déserteurs des FAZ. À la mi-novembre, un habitant de Nyankunde, à 20 kilomètres à l'ouest de Bunia, a témoigné avoir vu un groupe de jeunes filles enlevées par des soldats à Butembo : « En passant par ici, elles criaient et appelaient au secours, mais elles étaient encadrées de déserteurs armés. » Amnesty International ignore ce qu'il est advenu de ces jeunes filles.
Le 7 novembre 1996, à Kisangani, six soldats auraient violé la jeune Wasiangalikani Yenga, du quartier de Kabondo. Toujours en novembre, un soldat a violé une employée - Brigitte Sumaili - de l'hôtel Masudin, où il résidait. La jeune femme a dû être hospitalisée.
D'autres viols imputables à des déserteurs des FAZ ont été signalés dans des villes du Haut-Zaïre, à Isiro près de Bunia, dans le Nord-Kivu et, plus à l'ouest, entre Walikale et Lubutu.
Les soldats partant vers le nord et l'ouest pour s'éloigner des zones de combat auraient fait de nombreux morts sur leur passage. Dans plusieurs villes, des éléments des FAZ auraient commis maintes atrocités et se seraient enfuis quelques jours à peine avant l'arrivée d'unités de l'AFDL. Mais dans beaucoup de cas, il a été impossible de confirmer ces informations. Soit qu'Amnesty International n'ait pu déterminer les responsabilités, soit qu'il n'ait pas été possible d'établir clairement si ces morts étaient le résultat de tueries délibérées ou de combats entre groupes armés. Ainsi, il n'a pas été possible de confirmer les informations selon lesquelles des soldats avaient tué une soixantaine de civils dans la ville de Buta.
Des soldats traversant Bunia et Isiro début novembre 1996 auraient tué des civils, dont un pasteur protestant et un homme non armé se cachant dans une ferme. Des éléments des FAZ auraient aussi tué le directeur de la compagnie d'assurances de Bunia. Un commerçant du nom de Kahindo Kamungele a été agressé par des soldats qui ont pillé et incendié sa boutique.
Les soldats se sont livrés au saccage systématique des villes et des villages du Haut-Zaïre, notamment à Aketi et Viadana. Une femme et un enfant auraient été tués par des balles perdues au cours d'un pillage. Le bilan des destructions est tel que le Haut-Zaïre a été officiellement déclaré zone sinistrée.
Les soldats se sont livré au saccage systématique des villes et des villages du Haut-Zaïre, dans le nord-est du pays, notamment à Aketi et Viadana. Une femme et un enfant auraient été tués par des balles perdues au cours d'une scène de pillage. Le bilan des destructions est tel que le Haut-Zaïre a été officiellement déclaré zone sinistrée.
À Kisangani, on a commencé à signaler des actes de violence début novembre, lorsque sont arrivés des véhicules chargés de militaires fuyant le front de l'est. Au lieu de se présenter à l'état-major, de nombreux soldats ont investi les hôtels de la ville, pillant les boutiques et s'en prenant à qui se trouvait sur leur chemin. Les maisons ont été mises à sac, les habitants se sont vu extorquer argent et marchandises dans les rues, les magasins et sur les marchés, quand ils n'étaient pas victimes de violences physiques ou d'usage incontrôlé d'armes à feu. Ces actes n'étaient pas imputables aux seuls déserteurs ; les soldats en garnison à Kisangani et des étudiants y ont participé. Le 6 novembre, une manifestation d'étudiants a dégénéré, et les biens des Hutu ou des Tutsi ont été détruits et incendiés. Ces gens ont tout perdu. C'est notamment le cas d'Alois Kayawura, Rwandais d'origine hutu, assistant à l'université de Kisangani, de Déogratias Niyonkuru Ntina, réfugié de longue date au Zaïre et coordonnateur d'un organisme d'assistance, et de la famille Sekubumba, d'origine tutsi.
Le 27 novembre 1996, après des semaines de violence, la situation est devenue critique. Trois soldats avaient réclamé de l'argent à un certain Pele Libonbo et, comme il ne pouvait rien leur donner, avaient entrepris de l'emmener. Des gens du quartier étaient alors venus à son secours, empêchant cette arrestation arbitraire. Ce soir-là, la population a manifesté contre la présence des soldats, dénonçant leur sauvagerie et la terreur qu'ils faisaient régner sur les civils. Les manifestants réclamaient le retour en caserne des soldats venus de l'est du Zaïre et installés dans les hôtels du quartier Mangobo. Bien que les soldats aient ouvert le feu, blessant trois civils, la manifestation s'est poursuivie jusqu'à ce que les autorités militaires envoient une force d'intervention chargée d'emmener les déserteurs.
Les mouvements de protestation se sont multipliés. Le 28 novembre, un soldat a ouvert le feu sur une foule de manifestants arrivés à proximité de l'hôtel Suamili, dans le quartier de Tshopo. Il a blessé cinq personnes : un ecclésiastique, deux de ses coreligionnaires et deux passants.
Certains fonctionnaires de Kisangani accusant les églises de collaborer avec la rébellion, les ecclésiastiques ont fait l'objet d'agressions répétées. Les lieux de culte ont été fouillés et saccagés à plusieurs reprises, et les personnels soumis à des manÏuvres de harcèlement et d'intimidation. En décembre 1996, trois prêtres étrangers de Kisangani ont été détenus plusieurs jours pour interrogatoire, et menacés d'expulsion. Ils étaient accusés d'héberger des étrangers, originaires notamment du Rwanda, du Burundi et du Pakistan, et de transmettre des informations à l'étranger. Le 8 novembre 1996, sept gendarmes fuyant Uvira ont pris en otage deux prêtres de la région du Shaba pendant douze heures, sans leur donner à boire ni à manger. Les prêtres avaient été enlevés alors qu'ils se rendaient à Lubuye. Ils ont fini par être libérés par des soldats envoyés de Kalemie, mais après s'être fait voler leur argent et leurs biens.
Du 2 au 6 janvier 1997, un groupe mené par des soldats a assiégé une communauté religieuse de Kananga, la capitale du Kasaï-Occidental. Quatre nuits durant, ils ont jeté des pierres sur le bâtiment, tiré des coups de feu autour de la maison, enfoncé les portes et pillé les stocks de nourriture. Les autorités étaient parfaitement au courant de ces violences. D'après un témoin, les soldats en question appartenaient à la Brigade spéciale de recherche et de surveillance (BSRS).
Des membres d'organismes d'assistance ont aussi eu à souffrir. Ainsi, le 13 décembre, le docteur Tony Ukety et trois assistants circulant dans un véhicule de la Croix-Rouge près de Kyankunde (à côté de Bunia) sont tombés aux mains de soldats qui les ont menacés, frappés, et laissés attachés une nuit entière.
Les forces de sécurité ont réagi avec violence aux protestations de certains citoyens zaïrois. Ainsi, fin janvier, des membres de la garde civile de Lodja (une ville de Sankuru, sous-région du Kasaï-Oriental), auraient ouvert le feu sur un rassemblement d'étudiants, faisant au moins douze blessés, dont deux graves. Il semble que les manifestants dénonçaient l'arrestation d'un des leurs, un étudiant en droit nommé Pengi, opérée pour des motifs peu clairs.
Depuis le début du conflit dans l'est du pays, les autorités zaïroises ont emprisonné des Zaïrois d'origine tutsi, ainsi que des journalistes et des militants des droits de l'homme qui tentaient d'enquêter sur les violences infligées aux Tutsi, ou de dénoncer les pratiques gouvernementales dans la zone de combat. Nombre d'entre eux ont été arrêtés arbitrairement et maintenus au secret bien au-delà du délai légal. Plusieurs paraissent être des prisonniers d'opinion. Tous sont détenus dans des conditions épouvantables et certains auraient été torturés.
Fin décembre 1996, des prisonniers auraient été détenus à Kisangani dans des cachots de la garde civile, dans des centres placés sous l'autorité de la DGSN et à la prison centrale de la ville. Plus de 80 ressortissants du Rwanda et du Burundi étaient ainsi enfermés « pour leur propre sécurité » dans des centres de la DGSN. Parmi eux figuraient notamment 12 membres de la famille Kajuga, 11 de la famille Kabuyanga, et un dénommé Richard Bugingo. À la mi-janvier, ces prisonniers auraient été transférés à la prison centrale de Kisangani. On a ensuite signalé le transfèrement de plusieurs détenus au centre d'Osio, où les conditions de détention sont effroyables, sans que ces informations aient été confirmées.
Selon les mêmes sources, entre 20 et 30 personnes étaient enfermées dans un centre de la garde civile, dans un cachot sans fenêtre. Il s'agissait de Zaïrois d'origine rwandaise habitant Kisangani, accusés de possession d'armes ou de documents exprimant un soutien à la rébellion. Certains d'entre eux auraient été roués de coups peu de temps après leur arrestation. C'était notamment le cas d'André Rwabihama, assistant médical, de Marie Nyirakamana, son épouse, et de Fiston, leur fils, enfant d'âge scolaire ; ainsi que d'un chauffeur du nom de Paul Dipilanga Diekere, et d'un étudiant nommé Willy Tragara. Ils avaient été arrêtés au lendemain de manifestations anti-tutsi organisées par des étudiants de l'université de Kisangani au début du mois de novembre.
À la prison centrale de Kisangani se trouvaient sept ou huit réfugiés rwandais et un certain nombre de gens dont les papiers d'identité posaient problème. Début décembre, quelque 150 prisonniers s'étaient évadés, vraisemblablement avec le consentement des soldats de l'endroit. Les conditions de détention y auraient été déplorables : surpopulation extrême des cellules - sauf pour ceux qui avaient les moyens de soudoyer les gardiens et d'améliorer ainsi leur situation ; absence de lits ou de matelas ; et pas de nourriture en-dehors de celle fournie par des parents ou les organisations non gouvernementales. Nombre de détenus étaient en mauvaise santé ou souffraient de malnutrition. Un représentant du comité international de la Croix-Rouge les a d'ailleurs qualifiés de « squelettiques ». Pratiquement pas, non plus, de soins médicaux : à la suite d'une épidémie de varicelle et de diarrhée en juillet-août 1996, des prisonniers sur le point de mourir ont été emmenés dans un hôpital désaffecté où on les a abandonnés sans aucune forme d'assistance. Le 19 septembre, un prisonnier nommé Zamundu y est ainsi mort seul, plusieurs jours après avoir été amené là à bicyclette alors qu'il souffrait le martyre. Nombre de décès de détenus, survenus en 1996 à la suite de blessures par balles ou pour des raisons inconnues, n'ont fait l'objet d'aucune enquête.
Les journalistes aussi ont fait l'objet d'arrestations arbitraires à Kinshasa et ailleurs. Le 14 janvier 1997, le directeur du journal d'opposition Le Palmarès, Michel Luya, a été interpellé pour interrogatoire par des membres de la DGSN, puis accusé d'atteinte grave à la sûreté de l'État. Son journal avait publié des informations relatives à l'hospitalisation du président Mobutu. Le 20 janvier, un journaliste du quotidien indépendant la Tempête des tropiques, Emmanuel Katshunga, aurait été arrêté à Kinshasa par des membres de la Division spéciale présidentielle (DSP), après avoir fait paraître un article accusant cette même DSP de pillages dans le Kasaï. Deux jours avant, le rédacteur en chef du quotidien, Alexis Mutanda, avait été interrogé par des membres de la DSP.
Le 28 janvier 1997, le docteur Joseph Kanku Pinganay a été traduit en conseil de guerre à Kisangani, et condamné à mort. Le tribunal l'a reconnu coupable d'espionnage, pour avoir révélé les positions des forces gouvernementales à l'AFDL. Le docteur Pinganay dirige une formation politique appelée Mouvement pour le redressement national et la radiation du chômage (MRNRC). Il possédait un dispensaire à Nia-Nia, au nord-est de Kisangani.
La semaine d'avant, le 21 janvier, quatorze soldats comparaissant en cour martiale avaient aussi été condamnés à mort. Le tribunal les avaient reconnus coupables de lâcheté et de désertion lors de combats opposant des membres des FAZ et l'AFDL dans l'est du pays. Au nombre des condamnés figuraient notamment le capitaine Kange, l'adjudant-chef Malibizi et le caporal Ngoma.
Au moment où Amnesty International publie le présent rapport, la situation est critique : la vie de centaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants du Zaïre est menacée. L'Organisation estime que les récentes informations relatives aux violations des droits de l'homme imputables aux forces de sécurité zaïroises devraient alerter les gouvernements du monde entier sur les graves dangers pesant sur les populations civiles zaïroises qui n'ont pas pris les armes, et inciter la communauté internationale à prendre des mesures d'urgence pour assurer la protection des droits fondamentaux de l'homme. Amnesty International demande donc instamment à la communauté internationale de faire pression sur le régime zaïrois de façon qu'il mette un terme aux violences perpétrées par ses forces de sécurité. Les gouvernements du monde entier devraient empêcher que se poursuivent les fournitures d'armes légères et d'équipement militaire connexe, ainsi que l'envoi de personnel militaire, tant aux forces gouvernementales qu'aux groupes armés en présence. Ces gouvernements devraient aussi s'attaquer au problème des mercenaires. En matière de protection des droits de l'homme, ce point est fondamental, car les mercenaires opèrent en-dehors du système judiciaire et en marge des hiérarchies militaires ; ceux qui se sont trouvés impliqués dans des conflits en différents points du globe ont exécuté des prisonniers et commis nombre d'autres violations des droits de l'homme.
Amnesty International demande instamment au gouvernement zaïrois de veiller à ce que ses forces respectent les droits des civils (y compris des personnes déplacées et des réfugiés) dans les zones de combat et ailleurs. L'Organisation lui demande aussi de commuer les condamnations à mort en une peine plus humaine, et de s'assurer qu'aucune des personnes traduites en jugement à l'avenir ne sera condamnée à mort ni exécutée. Par ailleurs, Amnesty International réitère l'appel qu'elle a lancé à plusieurs reprises à l'AFDL, de respecter les principes du droit international humanitaire. L'Organisation demande aussi, tant au gouvernement zaïrois qu'à l'AFDL, d'autoriser le plein accès au territoire aux militants des droits de l'homme et à toute personne chargée d'enquêter sur les violations des droits de l'homme au Zaïre.
[1] Citons, pour les plus récents : Zaïre : Anarchie et insécurité au Nord-Kivu et au Sud-Kivu (novembre 1996, Index AI : AFR 62/14/96), Zaïre : Violentes persécutions perpétrées par l'État et les groupes armés (29 novembre 1996, Index AI : AFR 62/26/96) et Zaïre : Loin des regards de la communauté internationale : violations des droits de l'homme dans l'est du Zaïre (19 décembre 1996, Index AI : AFR 62/29/96).