Déclaration de M. António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, à la réunion informelle du Comité exécutif du Programme du Haut Commissaire du 17 juin 2005

Monsieur le Président,
Excellences,
Distingués délégués,
Mesdames et Messieurs,

C'est un honneur pour moi d'être ici parmi vous et un grand plaisir de vous rencontrer dès mon entrée en fonction. Je tiens à vous remercier de votre présence et à vous dire combien j'apprécie l'appui des pays et organisations du Comité exécutif. Je me réjouis par avance de poursuivre cette coopération et me félicite également de la présence des ONG. Ce sont là des partenaires extrêmement précieux sans lesquels le HCR ne pourrait s'acquitter de sa mission.

J'aimerais tout d'abord exprimer ma reconnaissance au Haut Commissaire adjoint, Wendy Chamberlin, pour les lourdes responsabilités qu'elle a assumées en qualité de Haut Commissaire par intérim. Avec l'appui du Haut Commissaire assistant, Kamel Morjane, dont je n'oublierai jamais le chaleureux accueil, elle a présidé avec succès aux destinées du HCR au cours de cette période de transition. Je puis dire aujourd'hui que cette organisation était entre de bonnes mains et que, grâce à eux, je me retrouve aujourd'hui à la tête d'une organisation saine. J'apprécie hautement la coopération que vous leur avez accordée.

Je voudrais enfin vous dire à quel point je suis fier de faire partie d'une équipe oeuvrant dans toutes les régions du monde à une si noble cause. J'ai pu apprécier chez les collègues que j'ai rencontrés ces derniers jours un dévouement sans réserve et un engagement sans faille à la réalisation de nos objectifs.

J'arrive à la tête du HCR à un moment où le droit à l'asile des réfugiés est particulièrement menacé. Nous devons tous nous employer plus activement à assumer nos responsabilités respectives à l'égard des réfugiés et à améliorer la réponse collective aux problèmes de protection et d'assistance rencontrés par les personnes déplacées du fait de conflits armés intérieurs.

Non seulement le HCR doit relever ces défis mais encore il doit anticiper les situations de protection qui pourraient se produire. Nous devons être prêts à y faire face.

L'essentiel de notre débat d'aujourd'hui porte sur la clé du succès du HCR - en d'autres termes, nos stratégies, notre structure et notre organisation. Mais n'oublions pas que les réfugiés et les autres personnes relevant de notre compétence sont toujours au premier plan de nos préoccupations. Tout le reste doit être conçu en fonction d'eux. Le plus important c'est d'offrir une protection et des solutions à ceux qui en ont besoin.

Pour ce faire, il est une condition préalable : le HCR doit jouer le rôle de pionnier au sein de la communauté internationale tant pour instaurer la parité comme priorité au niveau des relations humaines que pour maintenir les femmes, les enfants et les autres groupes vulnérables au premier rang de nos préoccupations en matière de programmation et d'action sur le terrain.

Monsieur le Président,

Durant ces dernières années, beaucoup d'efforts ont été déployés pour adapter le HCR à un environnement extérieur en mutation. Je suis très impressionné par l'effort du Haut Commissariat pour concevoir et mettre au point nombre de politiques, projets, principes directeurs et initiatives de gestion.

Ce que j'ai surtout retiré des mes lectures, c'est que bon nombre de ces initiatives ne font pas encore partie intégrante de notre approche. Elles ne sont pas encore ancrées dans notre réalité quotidienne. Nous avons donc un problème au niveau de la mise en oeuvre. Pour le résoudre, il nous faut fixer des priorités, adapter nos objectifs aux ressources disponibles et veiller à ce que cette consolidation rapproche le Siège du terrain.

Les défis pour le HCR sont clairs et je crois qu'il s'est doté d'un excellent cadre stratégique. Je voudrais dire d'emblée que je ne vois pas la nécessité de rompre avec le passé. Mon objectif est plutôt de consolider et de mettre en oeuvre ce qui est actuellement en cours d'exécution.

Ceci dit, je ne peux ignorer les trois choix urgents que nous devons impérativement faire aujourd'hui, en coopération avec les membres du Comité exécutif.

1) Dans la gestion de l'ensemble des opérations, la transparence et l'obligation de rendre des comptes doivent constituer les pierres angulaires de notre action. Ces exigences vont commander la façon dont partenaires et réfugiés eux-mêmes nous perçoivent. La transparence et l'obligation de rendre des comptes sont cruciales tant pour l'estime de soi du personnel que pour l'avenir de notre organisation.

Je sais que le rôle de l'Inspecteur général du HCR intéresse beaucoup le Comité exécutif. Ma première priorité sera d'assurer l'indépendance de son bureau et d'oeuvrer avec vous pour la garantir. Nous établirons et appliquerons des règles claires de non ingérence dans le travail de fond de ce bureau - non ingérence de la direction, de l'extérieur et du Haut Commissaire lui-même.

La transparence exige également que les résultats des inspections soient communiqués aux parties intéressées. Les synthèses des rapports d'inspection seront postées sur notre site. Les membres du Comité exécutif peuvent demander l'intégralité des rapports d'inspection et poser les questions de suivi pertinentes à l'Inspecteur général. L'obligation de rendre des comptes sera étendue à l'ensemble de l'Organisation par le biais de la gestion basée sur les résultats.

A mes yeux, ce système de gestion nous permettra d'assurer l'exécution de programmes de haute qualité fondés sur une planification ciblée et des objectifs clairs garantissant l'obligation de rendre des comptes dans l'ensemble de l'Organisation. Je suis personnellement en faveur d'un système de gestion fondé sur la réalisation d'objectifs étalonnés.

L'obligation de rendre des comptes peut prendre diverses formes mais notre responsabilité primordiale est naturellement de fournir une assistance et une protection aux réfugiés, aux apatrides et aux personnes déplacées dont nous avons la charge. Pour les réfugiés qui fuient pour assurer leur survie, l'aide matérielle ne saurait être dissociée de l'aide juridique. Les vivres, l'eau et les abris qui leur permettent de survivre ne sauraient aller sans une activité parallèle de protection pour empêcher leur refoulement.

2) La protection est au coeur de notre mandat et sa fourniture à ceux qui en ont besoin constitue à la fois un devoir immuable et un défi toujours renouvelé. Pour moi, la protection au HCR se résume à la suppression de la distinction entre la protection et les opérations. Il s'agit également de permettre aux gens de prendre en main leur destinée et de reconstruire leur vie dans la dignité en tant que citoyens à part entière.

A cette fin, pour ce qui concerne la composition de mon équipe de direction, et compte tenu des préoccupations exprimées récemment par le Comité exécutif, je conviens de la légitimité de remplacer le poste de Directeur de la protection internationale par un poste de Haut Commissaire assistant pour la protection. Toutefois, ce reclassement ne se justifie que comme l'un des moyens de combler deux fossés : celui entre la protection et les opérations et celui entre le Siège et le terrain. Et cela prend tout son sens dans la mesure où nous devons simultanément intégrer le processus Convention Plus et donner à la réinstallation la priorité qui lui revient en créant un service à cette fin.

J'estime que nous avons besoin de deux postes de Haut Commissaire assistant qui, outre leurs tâches spécifiques, veilleront ensemble à accorder un soutien unique et intégré au terrain couvrant l'appui technique et juridique, l'ensemble des solutions durables, y compris la réinstallation et les implications en matière d'aide au développement.

Notre objectif devrait être de réunir tout ce qui se fait au quotidien pour le terrain. Que ce soit pour demander un appui, rendre des comptes, recevoir des instructions et établir des rapports, le terrain doit pouvoir considérer le Siège comme une centrale d'achats. Les réfugiés et les autres personnes que nous protégeons constituent la raison d'être du Haut Commissariat. De même, le terrain est la raison d'être du Siège.

Afin d'éviter d'avoir deux postes de Haut Commissaire assistant chargés de superviser deux secteurs d'activité complètement distincts, et dans la mesure où le principal objectif de nos opérations est de fournir une protection, j'étudie actuellement une proposition visant à répondre à cette préoccupation que je vous communiquerai prochainement aux fins de décision lors de la prochaine session du Comité exécutif.

Cette même perspective commune requiert une unité combinant élaboration de la politique générale et évaluation afin de fournir des orientations cohérentes sur des questions d'importance primordiale comme notre intervention auprès des personnes déplacées à l'intérieur du territoire et l'impact sur notre action concernant le lien entre l'asile et la migration.

3) Il est important pour nous, en consultation avec les partenaires et les parties intéressées, de pouvoir clarifier notre position sur les questions auxquelles sont confrontés le Haut Commissariat et la communauté humanitaire dans son ensemble, tout particulièrement après la présentation par le Secrétaire général du rapport « Dans une liberté plus grande ».

Nous comptons sur vous, sur le Comité exécutif et ses membres, pour nous aider à formuler les critères et les politiques relatifs à un engagement effectif dans une approche de collaboration pour relever le défi de protection engendré par le déplacement intérieur. Je vous tiendrai informés des activités conduites avec le Comité supérieur de gestion et avec les autres institutions, l'OCHA en particulier, au cours des semaines à venir.

Notre engagement à l'égard des personnes déplacées doit être clair et il est tout aussi clair que cet engagement ne doit en aucune façon attenter à la capacité de fournir une protection et de rechercher des solutions aux réfugiés conformément à notre mandat. Cela est particulièrement vrai concernant l'additionnalité requise des ressources financières.

L'effort de réforme actuel des Nations Unies nécessite la participation du HCR. Je puis vous assurer que nous nous associerons à ce processus de réforme avec dynamisme et perspicacité.

Nous devons également veiller à ce que le HCR améliore sa capacité à faire face aux situations d'urgence. Le maintien d'une capacité d'intervention d'urgence requiert un personnel qualifié, un système d'alerte précoce et un déploiement rapide. Il représente également un engagement financier conséquent.

Monsieur le Président,

Il s'agit de notre première réunion et je n'aurais donc même pas dû utiliser le terme « d'engagement financier » mais j'espère que vous me permettrez d'exprimer quelques préoccupations au sujet du financement.

L'une des caractéristiques qui m'a le plus frappé est l'étroitesse de notre assise financière. Les efforts importants déployés pour l'élargir ont déjà rencontré quelques succès. J'espère que cette tendance va se confirmer et ma stratégie consistera à m'adresser aux donateurs « non traditionnels » ainsi qu'au secteur privé en leur demandant explicitement de contribuer ou d'accroître leur enveloppe consacrée au HCR. Les questions que nous soulevons dans cette instance sont véritablement globales et nous concernent tous.

La prévisibilité du financement et la flexibilité que nous donnent les fonds non affectés sont, à juste titre, considérées comme des principes essentiels à respecter par les bons bailleurs de fonds. C'est ainsi que les donateurs partagent avec le HCR cette obligation de rendre des comptes tant aux populations qui relèvent de notre compétence que pour diriger une organisation efficace. Nous continuons de dépendre de votre générosité pour combler les déficits imprévus du fait des situations d'urgence et des fluctuations du taux de change. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons assurer une protection digne de ce nom aux réfugiés.

Monsieur le Président,

J'ai été bouleversé ces derniers jours de lire dans un rapport de protection que les rations alimentaires de bon nombre de nos camps étaient loin de répondre aux besoins. Je dois vous dire que je me sens mal, assis parmi vous aujourd'hui, sachant que les réfugiés dont nous avons la charge ne sont pas nourris comme il convient. Nous nous employons avec le Programme alimentaire mondial à remédier à cet état de fait et je me joins à ces dirigeants pour vous demander votre appui urgent. C'est un problème pour nous tous. Comme ce rapport le note, cet état de choses a des conséquences graves en matière de protection des réfugiés, y compris l'augmentation de la violence domestique, de la prostitution et de toute autre violence sexuelle et sexiste, l'abandon scolaire, le travail des enfants, et la vulnérabilité au trafic d'êtres humains. Il s'agit là d'une situation véritablement intolérable et nous avons la responsabilité morale de veiller à ce qu'elle ne perdure pas.

Pour dramatique que soit cette situation, elle s'insère néanmoins dans une problématique plus large. Nous ne saurions accepter qu'il y ait des mères réfugiées dans le monde qui souffrent de voir leurs enfants affamés, des étudiants réfugiés frustrés d'une possibilité d'éducation, ou des réfugiés atteints du VIH/SIDA qui n'aient pas accès au traitement médical. Notre échec collectif à répondre à ces besoins primaires peut conduire à une escalade de la tragédie pour ceux qui comptent parmi les plus vulnérables.

Permettez-moi de soulever une autre préoccupation immédiate, qui pourrait se révéler lourde de conséquences. Cette semaine, dans deux régions différentes, des demandeurs d'asile ont été renvoyés de force vers leur pays d'origine en vertu d'accords bilatéraux entre le pays d'origine et l'Etat hôte. Dans ces deux situations, le HCR a cherché activement des solutions pour ces demandeurs d'asile lorsque le refoulement avait eu lieu. Nous avons publiquement condamné ces actes. Ils envoient un message erroné à d'autres gouvernements. Cette attitude laxiste en matière d'asile est à déplorer et à contrer en envoyant un message correct. La sécurité, qui nous préoccupe tous, ne saurait s'instaurer au détriment des réfugiés et des demandeurs d'asile.

J'ai commencé par dire que je voulais mettre les réfugiés et les personnes relevant de notre compétence au premier plan. C'est pourquoi j'estime judicieux d'entamer mon mandat de Haut Commissaire et de célébrer la Journée mondiale du réfugié par ce qui compte le plus : ma présence auprès des réfugiés. Je me rendrai en Ouganda ce week-end pour participer aux cérémonies de la Journée mondiale du réfugié et je resterai dans les camps de réfugiés d'Arua et Moyo.

C'est avec humilité que j'ai reçu comme une marque d'honneur la confiance que le Secrétaire général et vous tous, venez de placer en moi, et je ferai tout mon possible pour mériter votre appui sans faille au HCR. Vous pouvez compter sur mon engagement sans réserve à cette organisation et à la grande cause humanitaire qu'elle défend.

Merci.