Allocution prononcée par M. Gerritt J. van Heuven Goedhart, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, au Comité consultatif du Haut Commissaire pour les réfugiés, troisième session, le 25 avril 1953

Monsieur le Président, Messieurs,

Au cours de mes voyages dans les nombreux pays qui sont aux prises avec les problèmes des réfugiés et lors de mes entretiens, tant avec des représentants de gouvernements qu'avec des réfugiés, j'ai souvent l'occasion de parler du Comité consultatif dont la troisième session commence aujourd'hui. Dès que je me suis attaché à ma tâche, vous le savez, j'ai eu le sentiment qu'un comité consultatif d'experts et bien mieux, de personnes qui sont des amis du Haut-Commissariat serait un organe extrêmement utile. L'expérience a prouvé que je ne m'étais pas trompé. En songeant à nos deux précédentes sessions, je constate que l'importance de votre Comité ne cesse de grandir et qu'il est devenu dé plus en plus aisé d'examiner dans un esprit de confiance mutuelle et de coopération les très difficiles problèmes des réfugiés. C'est dans cet esprit que je souhaite la bienvenue aux délégations des quinze Etats Membres du Comité consultatif qui sont aujourd'hui réunies autour de cette table.

Le Haut-Commissariat se trouve à la croisée des chemins. D'après le Statut qui régit nos travaux, l'Assemblée générale doit décider de son avenir au plus tard à sa huitième session ordinaire qui s'ouvrira à la fin de cette année. Lorsque cette clause du Statut a été rédigée, peut-être n'a-t-on pas songé à certaines de ses conséquences pratiques. Tout organisme des Nations Unies dont les dépenses administratives sont financées par le budget de l'Organisation des Nations Unies doit présenter ses prévisions financières neuf mois à l'avance. Mes services ont don préparé, pour les soumettre à l'examen du Comité consultatif pour les questions administratives et budgétaires, deux budgets différents, l'un pour une nouvelle année de travail et l'autre pour la liquidation du Haut-Commissariat.

Lorsque, en novembre de l'année dernière, J'ai appelé l'attention de l'Assemblée générale sur le fait que le moment approchait où il faudrait prendre une décision quant à l'avenir du Haut-Commissariat, la délégation du Danemark, appuyée par d'autres, a proposé que cette question figure à l'ordre du jour de votre présente session. J'ai été heureux d'accepter cette suggestion. Aucun comité n'est plus qualifié que le vôtre pour donner son avis compétent au Conseil économique et social .et à l'Assemblée générale sur cette question extrêmement importante.

Dans le document que J'ai eu l'honneur de vous soumettre, J'ai essayé de brosser un tableau complet et réaliste de la situation actuelle. Certes, j'aurais été heureux de pouvoir annoncer que l'état présent du problème des réfugiés ne justifie plus l'existence d'un organisme des Nations Unies s'occupant des réfugiés. Mais je ne puis, honnêtement, le faire.

Le monde dans lequel nous vivons reste malheureusement un monde divisé où de nouveaux réfugiés apparaissent chaque jour. Il devient de plus en plus difficile de trouver des solutions aux problèmes des anciens et des nouveaux réfugiés et cela n'est que trop compréhensible. Depuis la création de l'OIR, des solutions ont été trouvées pour beaucoup plus d'un million de réfugiés. Il a été plus difficile de les trouver pour les, dernières centaines de milliers que pour les premières. Les possibilités de réinstallation n'existaient pas pour de nombreux milliers de réfugiés qui étaient laissés dans des camps. Pour beaucoup d'entre eux, l'assimilation devenait la seule solution possible, mais c'est là une solution à long terme qui exige beaucoup d'efforts et de temps ; c'est d'ailleurs l'une des raisons principales pour lesquelles il n'est guère possible d'obtenir des résultats spectaculaires et de présenter des statistiques impressionnantes à bref délai.

Le problème des réfugiés est encore très actuel et restera actuel malheureusement pendant un bon nombre d'années. Le réfugié qui relève du mandat de l'Organisation des Nations Unies reste un homme qui mérite réellement la protection et l'assistance internationales. Nous ne devons jamais oublier cet homme, derrière nos textes et nos documents et dans le cours de nos discussions. Il nous faut toujours avoir présent à l'esprit cet homme, qui passe la frontière, portant dans son pauvre baluchon une décision si grave : la décision de quitter tout ce qui lui était cher et de pénétrer dans un avenir inconnu, plein de foi dans la liberté et dans la réception que lui réserve le monde libre.

J'ai toujours été fier que l'on m'ait chargé d'essayer d'améliorer la situation des personnes de cette catégorie et je suis convaincu que les Nations Unies, eu égard à tous les principes qui sont leur raison d'être, ont bien fait d'accepter la responsabilité, même limitée, du bien-être des réfugiés, anciens et nouveaux. L'article premier de mon Statut définit cette responsabilité comme étant la « protection internationale », à quoi s'ajoute la « recherche des solutions permanentes au problème des réfugiés, en aidant les gouvernements et les organisations privées à faciliter le rapatriement librement consenti de ces réfugiés ou leur assimilation dans de nouvelles communautés nationales »; et l'article 8 énumère en plusieurs paragraphes les diverses méthodes à appliquer pour assurer cette protection. Dans les documents que vous avez reçus, je me suis efforcé de rendre compte de façon complète de ce que mes services ont tenté de réaliser conformément aux diverses parties de l'article 8. J'ose espérer que ces textes seront pour vous d'utiles documents de travail et vous permettront de poursuivre vos délibérations en parfaite connaissance des réalités.

L'un des aspects les plus pénibles du problème actuel des réfugiés est le fait que plus de 100.000 réfugiés - et je ne parle pour l'instant que de l'Europe - vivent encore dans des camps. Je connais parfaitement les efforts faits par les gouvernements des pays où ces camps sont situés pour procurer aux réfugiés des conditions de logement et d'existence plus confortables. Supprimer les camps de réfugiés, où tant de personnes vivent depuis plus de sept ans, est l'un de mes plus grands soucis. Tant que ce but ne sera pas atteint, il faut tout faire pour que les conditions de vie dans les camps soient aussi supportables que possible. A l'heure actuelle, mes services dressent des plans pour améliorer la situation des réfugiés dans certains camps, que nous ne pouvons espérer supprimer dans un proche avenir.

Ce sont les préoccupations que m'inspire le problème des camps, surtout en Allemagne qui m'ont amené à prendre l'initiative d'élaborer un vaste plan de mobilisation des ressources internationales pour répondre à la situation exceptionnellement grave qui s'est créée, au début de cette année, lorsque les secteurs occidentaux de Berlin ont vu déferler une marée de réfugiés que personne n'avait prévue. Si un plan n'avait été aussitôt mis au point, cet afflux de réfugiés aurait eu forcément des effets extrêmement défavorables sur la situation des réfugiés plus anciens vivant dans les camps de l'Allemagne occidentale. Les nouveau-venus ne pouvaient rester à Berlin et, en fait, on les envoyait à un rythme de plus en plus rapide en Allemagne occidentale, où il fallait trouver le moyen de les héberger, d'une façon ou d'une autre. Seul un plan visant à accélérer l'installation provisoire de ces nouveaux réfugiés en Allemagne occidentale, pouvait empêcher qu'ils n'aillent s'ajouter à la population des camps déjà existants.

Pour protéger les intérêts des réfugiés qui relèvent de mon mandat et pour empêcher, dans toute la mesure du possible, que leur intégration ne soit encore retardée, j'ai cru devoir prendre cette initiative qui, je suis heureux de pouvoir le dire, a été très bien accueillie dans de nombreux milieux. Le Gouvernement fédéral allemand qui a utilement participé à l'élaboration du plan, le Haut Commissaire par intérim des Etats-Unis en Allemagne, la Commission de la population et des réfugiés du Conseil de l'Europe, ainsi que le Comité spécial de liaison de ce Conseil ont tous manifesté la satisfaction que leur causait mon initiative. Plusieurs gouvernements ont contribué financièrement à l'exécution matérielle du plan à laquelle mes services ne participent en aucune manière. Pour répondre aux voeux du Gouvernement fédéral, les logements qui doivent, selon le plan, être mis à la disposition des réfugiés résidant en Allemagne occidentale, seront affectés non seulement aux réfugiés récemment arrivés, mais aussi aux autres catégories de réfugiés y compris les étrangers sans foyer qui se trouvent encore dans des camps d'Allemagne occidentale. Un pourcentage élevé des maisons dont la construction est prévue, sera réservé à cette dernière catégorie de réfugiés. Non seulement, ce plan a permis d'éviter une aggravation de la situation de ces réfugiés, mais encore il a contribué positivement à la solution du problème du logement qui se posait à eux de façon aiguë. La généreuse subvention accordée par la Fondation Ford et versée par l'intermédiaire de Haut Commissariat aux organisations bénévoles m'a permis de remettre à celles-ci une importante somme d'argent qui a constitué une utile contribution initiale au plan. Comme vous le savez, les conditions d'attribution de ce don ne font aucune distinction entre les divers groupes et catégories de réfugiés.

Au début du mois d'avril, la Commission de la population et des réfugiés et le Comité spécial de liaison du Conseil de l'Europe ont adopté lors de séances auxquelles j'ai eu l'honneur d'être invité, une résolution aux termes de laquelle ils « se félicitent des mesures prises par le Haut Commissaire en faveur des réfugiés venus de la zone soviétique d'Allemagne et d'autres pays situés de l'autre côté du rideau de fer »[1]; la Commission et le Comité proposaient en outre que les Etats Membres du Conseil soient invités par le Comité des ministres : a) à faciliter le reclassement des réfugiés résidant en Allemagne occidentale, notamment grâce à la construction de logements qui leur permettent de vivre à proximité du lieu de leur travail ; b) à fournir une aide matérielle aux réfugiés ; et c) à offrir à ceux-ci les plus grandes facilités possibles d'immigration. »

De plus, la Commission de la population et des réfugiés et le Comité spécial de liaison ont particulièrement souligné combien étaient nécessaires les mesures prises pour faciliter la liquidation des camps de réfugiés. Je suis très heureux de pouvoir constater que des relations de travail extrêmement cordiales se sont établies entre le Conseil de l'Europe et le Haut Commissariat.

A propos des relations qui existent entre mes services et d'autres organismes, je tiens à mentionner tout particulièrement les excellentes relations qui nous unissent au Comité intergouvernemental pour les migrations européennes. Il m'appartient de soutenir devant le CIME et auprès des pays d'immigration, les intérêts et les demandes de réfugiés dans la mesure où ils constituent une catégorie spéciale de migrants éventuels. Je sais depuis longtemps que la plupart des réfugiés voient dans l'émigration la solution la meilleure de leurs problèmes et nul n'est plus heureux que moi toutes les fois que des réfugiés peuvent profiter des possibilités d'émigration. A ce sujet, permettez-moi d'exprimer ma sincère gratitude pour l'initiative courageuse et pleine de sagesse qui a été prise il y a quelques jours seulement par le Président des Etats-Unis et qui donnera un nouvel espoir à de nombreux réfugiés qui voudraient s'établir outre-mer.

Cependant, les réfugiés qui ne peuvent bénéficier d'aucun plan d'immigration devront rester en Europe. En raison de l'important excédent de population dans certains pays d'Europe, tous les réfugiés n'ont évidemment pas la possibilité d'émigrer, et cela est vrai surtout de ceux qui se trouvent depuis de nombreuses années dans des camps. Aussi faudra-t-il redoubler d'efforts pour faciliter l'assimilation de ces réfugiés dans la mesure où la situation économique permet de les intégrer dans la vie économique des pays où ils se trouvent actuellement.

Je voudrais dire aussi combien j'apprécie l'oeuvre accomplie en faveur des réfugiés, tant en matière d'assimilation qu'en ce qui concerne leur réinstallation, par les organisations bénévoles avec lesquelles le Haut-Commissariat entretient d'excellentes relations. Les membres de votre Comité connaissent assurément l'admirable travail qu'effectuent ces organisations, mais il convient d'ajouter que leur activité est, au sens le plus fort du terme, indispensable et d'une valeur inestimable pour les réfugiés qui ont besoin d'aide et de sympathie. Lorsque l'on racontera ou que l'on écrira l'histoire du problème des réfugiés, il ne faudra pas oublier de rendre hommage à ces organisations pour l'oeuvre qu'elles accomplissent avec leurs milliers de collaborateurs.

Lorsque l'on s'occupe des réfugiés, il est de la plus haute importance de pouvoir se rendre, de temps à autre, dans les pays où ils se trouvent et de se tenir personnellement en contact avec eux. Certains de mes collaborateurs et moi-même avons eu l'occasion de le faire et les comptes rendus de ces visites se sont révélés extrêmement précieux pour l'établissement de nos plans. C'est en Yougoslavie que j'ai fait mon voyage le plus récent, et pu prendre contact avec un grand nombre de réfugiés hongrois, roumains, bulgares et albanais. Ils sont plus de 4.000 qui vivent dans ce pays. Je suis heureux de pouvoir dire que, dans l'ensemble, leurs conditions de vie sont satisfaisantes, que le Gouvernement yougoslave fait de grands efforts pour leur fournir des logements et des moyens d'existence, et qu'il m'a donné l'assurance formelle que rien ne sera fait pour empêcher le regroupement des familles de réfugiés yougoslaves qui désirent se retrouver.

Le Gouvernement yougoslave se préoccupe beaucoup de résoudre les problèmes d'ordre financier que pose le rapatriement des réfugiés yougoslaves qui ont exprimé le désir de rentrer dans leur patrie, et il s'attache à retrouver et à ramener dans leurs foyers les enfants yougoslaves qui sont encore à l'étranger et dont les parents attendent le retour avec tant d'impatience. Le Haut-Commissariat étudie présentement ces questions.

Avant de conclure, je tiens à mentionner le problème des réfugiés chinois de Hong Kong, problème qui est inscrit à l'ordre du jour de votre session et sur lequel les représentants de la Chine ne cessent d'appeler l'attention des divers organes des Nations Unies depuis la création du Haut-Commissariat. Comme il me semble que cette question relève du mandat du Comité consultatif, j'ai présenté un exposé des faits qui, je l'espère, servira de base aux débats que vous consacrerez à cette question.

J'espère, Messieurs, que cette session donnera de bons résultats. Soyez sûrs que de très nombreux réfugiés dont le sort est toujours en suspens suivent vos délibérations avec un très vif intérêt, dans l'espoir que vous aboutirez à des conclusions constructives. Je puis vous assurer que mes collaborateurs et moi-même sommes entièrement à la disposition du Comité et de son Président et que nous ferons tout notre possible pour vous aider dans vos travaux.

[1] Traduction non officielle.