Dialogue du Haut Commissaire sur les défis de protection Thème : « Foi et protection » ; Remarques liminaires de M. António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés

Palais des Nations, Genève, 12 décembre 2012

Excellences, Mesdames et Messieurs, Chers amis,

J'ai le grand plaisir de vous accueillir à Genève pour le Dialogue de cette année sur les défis de protection.

Les Dialogues antérieurs -- sur l'asile et la migration, les situations des réfugiés prolongées, les réfugiés urbains et les lacunes des réponses de protection -- se sont focalisés sur certaines problématiques émergentes de protection dans le monde contemporain et ont examiné leurs implications en termes d'opérations. Cette année, nous avons opté pour une réflexion sur certaines des valeurs qui animent les différentes religions du monde et sous-tendent la notion de protection, et qui nous unissent avec nos partenaires dans notre action en faveur des demandeurs d'asile, des réfugiés, des déplacés internes et des apatrides.

Le choix de ce thème nous a été inspiré par les discussions de l'année dernière lors des consultations annuelles entre le HCR et les ONG lorsque les partenaires nous ont encouragés à examiner le rôle que joue la foi dans les activités de protection et la façon dont un engagement plus stratégique avec les organisations confessionnelles et les communautés religieuses pourrait contribuer à améliorer la protection des populations dont nous avons la charge.

Le HCR a également organisé, au début de cette année, de concert avec l'Organisation de la coopération islamique et le gouvernement du Turkménistan, une conférence ministérielle sur les réfugiés dans le monde musulman, ce qui a fourni une occasion précieuse d'examiner certains des liens entre les règles et préceptes islamiques et le droit international des réfugiés.

Je suis donc très heureux que ce Dialogue nous offre l'occasion de faire fond de ces discussions intéressantes et fructueuses pour en étendre la portée à un plus large éventail de confessions et d'acteurs. Lors de la réunion préparatoire de ce matin avec des autorités religieuses, des experts et des représentants des ONG confessionnelles, j'ai été frappé par les nombreux exemples de la proximité entre les préceptes clés et les valeurs fondamentales des différentes confessions, particulièrement en ce qui concerne nos activités humanitaires. J'espère que nos conversations de ces deux prochains jours se poursuivront dans cet esprit.

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Mesdames et Messieurs,

La foi anime le coeur et l'esprit de tout individu et représente la manière éminemment personnelle dont chacun se relie à la dimension transcendantale de sa vie. J'aimerai donc commencer par un témoignage personnel du lien entre la foi et l'action humanitaire.

Lorsque j'étais au Lycée, je rêvais de devenir chercheur en physique. Lorsque je suis entré à l'université, je suis devenu membre d'une association d'étudiants catholiques gérant un certain nombre de projets de services communautaires et d'éducation dans les bidonvilles de Lisbonne. Je me suis senti gratifié par l'action que nous menions pour venir en aide aux nécessiteux mais, en même temps, le Portugal était une dictature, opprimant non seulement ses propres citoyens mais également les peuples de ses colonies africaines. J'ai très vite compris que, pour précieuse que soit l'action humanitaire, elle ne me suffisait pas.

C'est ainsi que j'ai abandonné mon rêve de devenir physicien et que j'ai embrassé avec passion la carrière politique, saisissant l'immense chance qu'offrait à ma génération la Révolution des Oeillets en 1974 au Portugal. J'étais jeune et comme la plupart des jeunes gens, j'étais mû par le désir impérieux non seulement d'aider les autres mais encore d'essayer de changer le monde.

Mais au fil des ans je me suis rendu compte qu'il y avait des limites à ce que l'on pouvait faire en politique et que les mutations rapides du monde n'étaient pas si faciles à orienter ou à contrôler. C'est ainsi que j'ai redécouvert toute la valeur de l'action humanitaire. Aussi, dès que j'ai quitté le gouvernement, j'ai repris mes activités bénévoles : l'enseignement des mathématiques aux immigrants dans une paroisse catholique de la banlieue de Lisbonne.

J'ai toujours puisé dans la Parabole des talents, l'une des paraboles les plus connues de Jésus, ma principale ligne de conduite dans la vie. Elle m'enseigne que les talents que nous avons reçus et les privilèges dont nous jouissons nous imposent le devoir d'en faire bon usage au service des autres. Le sens de notre existence se mesurera à l'aune de notre capacité à rendre compte du bon usage de ce qui nous a été légué.

Dans ce contexte, il était parfaitement logique que je présente ma candidature au poste de Haut Commissaire et que j'essaie de mettre au service des populations les plus vulnérables du monde toutes mes compétences et mon expérience acquises au cours de mes engagements antérieurs.

Mais bien sûr, le HCR n'est pas une organisation confessionnelle. Toutefois lorsque j'ai pris mes fonctions, j'ai rapidement découvert au coeur de son action exactement les mêmes principes que mes propres croyances avaient ancrés en moi. J'ai également compris que les valeurs qui fondent le soin du prochain dans la détresse sont également partagées par toutes les principales religions. C'est d'une importance fondamentale pour la protection des réfugiés.

Toutes les principales confessions partagent les mêmes concepts du « lieu protégé » d'une part, et du « peuple protégé », d'autre part. Le terme d' « asylon », en grec ancien -- ou sanctuaire -- était un espace désigné dans chaque ville, souvent un temple ou un autre lieu sacré, à la fois inaliénable et inviolable.

Ce concept a son pendant dans les « villes de refuge » mentionnées dans les anciennes écritures juives et dans les passages du Saint Coran et du Hadith qui désigne les mosquées et les autres lieux saints comme des lieux sûrs.

La fuite devant la persécution et la recherche d'un lieu protégé sont des thèmes communs aux trois religions abrahamiques. L'exode du peuple d'Israël fuyant l'esclavage en Egypte est un épisode central de l'histoire du Judaïsme. Dans le Christianisme, le catéchisme enseigne à tous les enfants la fuite de la Sainte famille depuis Bethléem. Pour les Musulmans, le calendrier islamique débute par l'année où le Prophète (que la paix soit sur lui) s'est rendu à Médine en quête de protection lorsque ses fidèles et lui-même étaient l'objet de menaces à la Mecque. De même, la mythologie hindoue et les enseignements bouddhistes comportent de nombreuses histoires de personnes en quête d'un havre sûr après avoir échappé à la maltraitance et à la discrimination.

La notion de l'étranger à qui l'on doit accorder protection est éminemment consacrée dans les principaux textes religieux. Dans la Torah, le Lévitique contient l'un des principes premiers de la religion juive : « L'étranger qui séjourne parmi vous, vous sera comme celui qui est né parmi vous et tu l'aimeras comme toi-même » ; car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte (Lévitique 19 : 33-34). La loi juive affirme également qu'il est interdit de livrer un innocent si cela risque de mettre sa vie en danger. Ce précepte est très similaire au principe du non-refoulement, l'une des pierres angulaires du droit moderne des réfugiés.

L'Evangile reprend la même idée à plusieurs reprises, par l'entremise de l'un des deux commandements cruciaux du Christianisme : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22 : 37-38). Cette exhortation à accueillir et à prendre soin de l'étranger, ainsi que d'autres personnes vulnérables comme les veuves et les orphelins, fait partie intégrante de l'identité chrétienne et s'ancre profondément dans la mission des organisations caritatives chrétiennes.

Dans l'Islam, le Saint Coran demande la protection du demandeur d'asile (Al-mustamin), dont la sécurité est irrévocablement garantie par l'institution d'Aman. Ce traitement généreux s'applique également aux Musulmans et aux non-Musulmans, comme l'affirme la Sourate Al-Tawbah : « Et si l'un des associateurs te demande asile, accorde le lui, afin qu'il entende la parole d'Allah, puis fais le parvenir à son lieu de sécurité. Car ce sont des gens qui ne savent pas. » (Sourate 9 :6). De fait, la réponse d'une communauté en matière d'asile constitue un étalon de mesure de son idée du devoir moral et du comportement éthique. L'extradition d'Al-mustamin est explicitement interdite -- autre source ancienne du concept de non-refoulement aux termes du régime moderne de la protection.

Dans les upanishad hindous, le mantra « atithi devo bhava » ou « l'invité est Dieu », exprime l'importance fondamentale de l'hospitalité dans la culture hindoue. Offrir à l'étranger nécessiteux de quoi manger et s'abriter constitue un devoir traditionnel de l'hôte. De manière plus générale, le concept du Dharma consacre l'idée selon laquelle il convient de faire son devoir, y compris à l'égard de la communauté, dans le respect des valeurs telles que la non-violence et l'abnégation. Seva, ou le service, est la voie vers la purification et la libération ainsi qu'un moyen d'exprimer sa spiritualité, ce qui reflète le rôle central que joue la charité dans l'Hindouisme.

Dans le Bouddhisme, le canon pali ou Tripitaka, souligne l'importance de cultiver quatre états d'esprit : « Metta » (la bienveillance), « Muditha » (la joie), l'« Upekkha » (l'équanimité) et « Karuna » (la compassion). Il existe différentes branches du bouddhisme mais le concept de « Karuna » est un principe fondamental dans toutes les traditions. Il recouvre les qualités de tolérance, de non-discrimination, d'inclusion et d'empathie pour la souffrance d'autrui, reflétant le rôle central que joue la compassion dans d'autres religions.

En bref, tous les systèmes de valeurs des principales religions embrassent l'humanité, le soin et le respect de l'autre et ainsi que la tradition d'octroyer une protection aux personnes en danger. Les principes du droit moderne des réfugiés s'enracinent profondément dans ces Ecritures et Traditions anciennes.

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Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi d'aborder maintenant le rôle que joue la foi pour ceux qui ont besoin de protection et qui la reçoivent -- les personnes qui relèvent de notre compétence. Depuis mon entrée en fonction au HCR, j'ai visité les réfugiés et les déplacés internes de douzaines de pays. A écouter leur histoire et à me rendre compte du combat quotidien que représente leur vie en exil ou au cours du déplacement, j'ai rapidement compris que chez la plupart des déracinés, il n'est pratiquement rien d'aussi puissant que la foi pour les aider à surmonter la peur, la perte, la séparation et le dénuement. La foi est la clé de l'espérance et de la résilience.

La religion est très souvent fondamentale pour aider les réfugiés à dépasser leur traumatisme, à donner un sens à leur perte et à reconstruire leur vie à partir de rien. Des traditions cultuelles et religieuses aident les personnes déracinées à réaffirmer leur identité en tant qu'individu et membre d'une communauté. La foi offre une forme d'appui personnel et collectif entre les victimes qui se révèle crucial pour se relever du conflit et de la fuite. En tant que telle, la foi contribue beaucoup plus que l'on pense généralement à la protection et au réconfort des réfugiés et autres personnes relevant de la compétence du HCR et, en dernière analyse, à la recherche de solutions durables.

Pour toutes ces raisons, il est essentiel que la liberté de conscience des réfugiés soit pleinement garantie, tant par les pays et les communautés d'accueil que par les institutions humanitaires qui leur portent secours. Le respect et le souci de l'étranger, même s'il est d'une autre confession, représente une valeur commune aux différentes religions. Les organisations humanitaires, tant confessionnelles que laïques, doivent veiller à ce que leurs programmes tiennent compte du caractère central de la foi et de la liberté de conscience pour la protection et le bien-être des personnes déplacées. De même, elles doivent s'assurer que leurs agents aient les connaissances et la formation requises pour traiter des problèmes de protection liés à l'exercice de la liberté de conscience.

En dernier ressort, cela signifie également que les croyances religieuses ne doivent pas devenir un motif de persécution et une source de déplacement. Les valeurs communes aux différentes traditions religieuses représentent un cadre puissant pour la promotion de la tolérance et de l'ouverture à l'égard d'autres confessions.

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Mesdames et Messieurs,

Lors de nos précédents Dialogues sur les défis de protection, un thème s'est imposé comme intrinsèquement lié à la capacité du HCR à s'acquitter de son mandat. Il s'agit du partenariat. Vous ne serez donc pas surpris que nous ayons choisi d'y porter toute notre attention à l'occasion de ce Dialogue.

Nous travaillons depuis des décennies avec des organisations humanitaires de différentes confessions, dont certaines sont beaucoup plus anciennes que le HCR. Les communautés religieuses et les chefs religieux locaux jouent également un rôle central dans la plupart des crises humanitaires où nous opérons.

C'est toutefois à travers le même prisme que le HCR considère depuis longtemps ses partenaires, qu'ils soient laïcs ou religieux. Cette approche, si elle s'enracine dans l'impératif pour l'Organisation, d'une neutralité conforme aux principes humanitaires, nous a parfois empêché de jauger tout le potentiel de ces organisations dans l'effort pour relever les défis de protection, et partant, de compléter ainsi notre propre approche laïque. Tout d'abord, ces organisations sont mieux placées pour répondre au besoin spirituel des communautés touchées par le conflit, la catastrophe et le déplacement. Mais, et c'est plus important, dans la plupart des cas, les communautés religieuses locales sont les premières instances vers lesquelles se tournent les populations dont nous avons la charge pour recevoir protection, assistance et conseils. Les organisations confessionnelles jouissent souvent d'un degré de confiance plus élevé de la part de la communauté, d'un meilleur accès et de connaissances locales plus vastes, soit des atouts importants dans la conception et l'exécution du programme, y compris dans des environnements complexes et peu sûrs.

Ceci dit, le travail avec les organisations humanitaires de différentes confessions n'est pas exempt de défis. Ils incluent l'action dans des contextes humanitaires multi confessionnels, où les communautés déplacées appartiennent à différents groupes religieux. Les organisations confessionnelles sont souvent confrontées à des préjugés négatifs ou du moins à un certain niveau d'inquiétude de la part de certains partenaires qui perçoivent le risque de voir ces organisations utiliser l'assistance qu'elles accordent pour essayer de convertir leurs bénéficiaires.

Il est donc primordial que les partenariats respectent les principes fondamentaux de l'action humanitaire -- impartialité et non-discrimination, égalité et garantie contre toute forme de conditionnalité. Ces principes sont au coeur de l'action des organisations humanitaires tant confessionnelles que laïques.

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Mesdames et Messieurs,

En conclusion, permettez-moi de vous indiquer les fruits que j'escompte de ce Dialogue.

Tout d'abord les organisations confessionnelles et les institutions religieuses locales peuvent contribuer à créer et renforcer des communautés accueillantes pour les réfugiés et les autres personnes relevant de la compétence du HCR. En ces temps d'anxiété comme celui que nous vivons aujourd'hui, les étrangers et les migrants sont victimes d'attitudes de rejet dans de nombreux endroits du monde, ce qui restreint l'espace de protection offert aux réfugiés et aux demandeurs d'asile. Le racisme, la xénophobie et l'intolérance religieuse sapent les valeurs universelles de tolérance et de respect de la dignité humaine. Les organisations professionnelles et les autorités religieuses peuvent jouer un rôle extrêmement positif dans la lutte contre de telles réactions et dans la constitution de communautés tolérantes et accueillantes, sur la base des valeurs communes du soin et du respect de l'étranger.

Deuxièmement, j'estime que les organisations confessionnelles, et en particulier les communautés religieuses locales, présentent un grand potentiel de contribution effective à la mise en oeuvre de solutions durables. La recherche de solutions viables pour les réfugiés reste l'un des défis de protection les plus immenses que nous ayons à relever, notamment ces dernières années.

La multiplication des conflits, alliée au fait que tant de crises anciennes ne semblent pas trouver de solutions, s'est traduite par un plus grand nombre de déplacés et un moindre nombre de rapatriés dans la sécurité. En conséquence, le nombre de réfugiés connaissant un exil prolongé n'a cessé de croître au cours de la décennie écoulée, et l'on compte aujourd'hui plus de sept millions de personnes relevant du mandat du HCR -- sans compter les Palestiniens relevant du mandat de l'UNRWA -qui sont réfugiés depuis cinq ans ou davantage. Certains d'entre eux ont été jetés sur le chemin de l'exil plusieurs décennies en arrière, des générations entières étant nées dans les camps de réfugiés et n'ayant aucune perspective d'avenir.

La responsabilité primordiale de la création de conditions propices à la recherche de solutions durables incombe aux Etats. Les organisations confessionnelles ont toutefois un rôle important à jouer dans la promotion de la réconciliation et de la coexistence pacifique -- dans le pays d'origine après le conflit, au cours du séjour des réfugiés, en exil et au retour des déplacés, ce qui facilite la réintégration dans les communautés d'origine. Le potentiel des réponses interreligieuses par des institutions de différentes obédiences est, à cet égard, un atout à exploiter

Troisièmement, j'espère que nos débats conduiront à un renforcement authentique du partenariat, non seulement entre le HCR et les acteurs confessionnels mais également entre ces organisations elles-mêmes, y compris celles de différentes croyances. Je suis convaincu qu'il existe une multitude de bonnes pratiques et d'idées pragmatiques à discuter afin de les concrétiser dans un partenariat visant à améliorer la protection des réfugiés et des autres populations dont nous avons la charge.

De façon plus générale, j'espère voir s'instaurer à l'issue de cette réunion un dialogue interreligieux plus fort autour de la protection des réfugiés. Les différentes confessions représentées ici aujourd'hui couvrent plus des trois quarts de la population mondiale. Leurs valeurs et traditions partagées ainsi que l'importance qu'elles attachent à certains des concepts clés de la protection, ne sont pas seulement d'importants outils de plaidoyer mais également de bonnes bases pour renforcer la coopération et le dialogue interconfessionnels.

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Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie de votre attention et me réjouis par avance de discussions animées et inspirantes.