La Chronique : Le Sri Lanka accorde la citoyenneté à des cueilleurs de thé apatrides

Au Sri Lanka, la plupart des Tamouls apatrides travaillent dans des plantations de thé dans le sud et le centre du pays.  © HCR/C.P.Wijetunga

COLOMBO, Sri Lanka, 7 octobre 2004 (UNHCR) - Appu Kullamma ne se rappelle pas de sa patrie, l'Inde. Ses premiers souvenirs d'enfance sont les plantations de thé du Sri Lanka où elle a grandi.

« Dans mes souvenirs, je vois mon père et d'autres gens cultivant le thé », dit-elle. « Ma mère cueillait les feuilles et mon père travaillait comme ouvrier agricole. Je ne suis jamais allée à l'école. J'ai commencé à cueillir les feuilles de thé depuis le plus jeune âge. »

Lorsque ses parents l'ont amenée en Inde, Kullamma n'était qu'un nourrisson. « C'est tout ce qu'ils m'ont dit. Des parents en Inde envoyaient des lettres à ma mère, mais moi, je n'ai jamais lu ces lettres. Je ne sais même pas dans quelle partie de l'Inde je suis née. »

Kallumma, aujourd'hui âgée de 88 ans, est à tous égards une femme sri-lankaise, mais il y a peu de temps encore, ceci n'était écrit nulle part. Comme des dizaines de milliers de gens dans le pays, Kullamma était apatride, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas de nationalité, ni accès au droit de vote et au travail légal, ne pouvait pas ouvrir un compte en banque ou obtenir un lopin de terre de l'Etat. Elle n'avait même pas la possibilité de demander des papiers, tels qu'un passeport ou un acte de naissance.

La plupart des apatrides qui se trouvent au Sri Lanka sont les descendants des gens qui avaient été amenés de l'Inde par les colons britanniques entre 1 820 et 1 840, pour travailler dans les plantations de café et du thé. Connus comme « les Tamouls des collines », la majorité d'entre eux vit encore dans les exploitations de thé dans le sud et le centre du Sri Lanka. Les combats interethniques qui ont eu lieu en 1983 ont provoqué le déplacement d'un petit groupe de ces Tamouls, au nord et à l'est du pays.

Au cours des années, divers accords entre l'Inde et le Sri Lanka ont permis l'octroi de la citoyenneté, indienne ou sri-lankaise, à ces apatrides, mais en octobre 2003, il y avait encore quelque 300 000 apatrides d'origine indienne au Sri Lanka.

Anamuththu Pappu, 58 ans, se rappelle comment, en vertu d'un accord au début des années 70, « ceux qui avaient des passeports indiens ont été renvoyés de force en Inde. Nous avions peur et les Cinghalais nous ont caché chez eux ».

« Et comme nous n'avions pas de nationalité, il nous était difficile d'accéder à l'aide gouvernementale, une vraie injustice. Je ne voulais pas aller en Inde, ce n'est pas mon pays. Nous appartenons au Sri Lanka », ajoute-t-elle.

Actuellement, une solution a été trouvée au Sri Lanka à cet épineux problème de longue date, ce qui n'est pas encore le cas dans des nombreuses situations d'apatridie ailleurs dans le monde. En octobre 2003, le Parlement sri-lankais a adopté une loi sur l'octroi de la citoyenneté aux personnes d'origine indienne. En vertu de cette loi, sur demande, toute personne apatride - et ses descendants - d'origine indienne ayant vécu au Sri Lanka depuis le 30 octobre 1964 se verra octroyer la citoyenneté sri-lankaise.

L'agence des Nations Unies pour les réfugiés, en collaboration avec les services de l'immigration du Sri Lanka, le ministère de l'Intérieur et le Congrès des travailleurs du Ceylan, a mis sur pied une campagne de sensibilisation afin de faciliter aux personnes apatrides l'obtention, rapide, équitable et transparente, de la nationalité.

Cette campagne a cherché à sensibiliser l'opinion publique par des spots publicitaires dans les médias, tout en informant les gens de la nouvelle loi ainsi que de l'établissement de 50 unités mobiles où ils pouvaient poser des questions et remplir les formulaires nécessaires à l'obtention des passeports, cartes d'identité et autres documents.

L'UNHCR et le Congrès des travailleurs du Ceylan ont aussi formé des volontaires sur les questions relatives à l'apatridie, les lois du même ordre adoptées depuis 1948, les dispositions sur les critères d'éligibilité contenues dans la nouvelle loi, ainsi que sur la meilleure manière de guider les personnes cherchant conseils. Chaque unité mobile avait des volontaires parlant couramment la langue tamoul, le cinghalais et l'anglais.

La campagne pour lutter contre l'apatridie au Sri Lanka a commencé début décembre 2003 dans les plantations de thé du sud et du centre du pays. Dans certains cas, lorsque les exploitants ne permettaient pas aux gens de s'absenter, les volontaires se sont déplacés jusqu'aux plantations de thé pour enregistrer les personnes apatrides. D'autres exploitants, par contre, se sont arrangés pour que leurs travailleurs soient acheminés par autocar jusqu'aux centres d'enregistrement. Ainsi en dix jours, près de 200 000 personnes apatrides ont pu acquérir la nationalité sri-lankaise.

En septembre 2004, l'UNHCR et le ministère d'Aide sociale, « Réhabilitation et Réconciliation » ont commencé une campagne similaire au nord et à l'est du Sri Lanka, où il y aurait 10 000 personnes apatrides qui ont été déplacées par la guerre civile. L'enregistrement des candidats à la citoyenneté se poursuit encore dans ces régions.

L'agence des Nations Unies pour les réfugiés espère que la plupart des personnes apatrides d'origine indienne qui souhaitent devenir des ressortissants sri-lankais pourront le faire avant la fin de cette année. Après cette date, l'enregistrement sera possible auprès des services gouvernementaux, et l'UNHCR veillera à ce que les nouveaux citoyens se voient accorder le droit de vote.

Les combats au Sri Lanka ont provoqué la fuite vers l'Inde des milliers d'autres personnes qui se trouvaient dans la même situation et qui auraient pu prétendre à la citoyenneté. Ils vivent maintenant dans des camps de réfugiés dans le sud de l'Inde. L'UNHCR continuera son travail auprès du gouvernement sri-lankais pour que ces personnes soient reconnues comme des citoyens d'un de deux pays.

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« Nous nous réjouissons de la manière dont le Sri Lanka a réussi à mettre fin à la terrible situation dans laquelle se trouvait un grand nombre de ses habitants », a déclaré Philippe Leclerc, spécialiste de l'apatridie à l'UNHCR. « Seul l'effort concerté du gouvernement, des militants et des groupes tels que le Congrès des travailleurs du Ceylan pouvait le rendre possible. »

Et Philippe Leclerc d'ajouter, « Nous espérons que d'autres Etats qui comptent parmi leur population d'important groupes d'apatrides suivront l'exemple du Sri Lanka et de l'Ukraine - pays qui a redonné une identité nationale, avec tout ce que cela comporte - à plusieurs centaines de Tatars de Crimée. Ces deux pays ont montré que vouloir c'est pouvoir ».