L'Afghanistan à la croisée des chemins : la sécheresse et la crise alimentaire poussent les Afghans hors de leurs villages

L'Afghanistan est confrontée à l'une des pires crises humanitaires de son histoire récente. En proie à une autre sécheresse sévère et alors qu'un hiver encore plus rude que le précédent s'annonce, la nature durable du retour de plus de 5 millions de réfugiés qui ont regagné l'Afghanistan depuis 2001 est remise en question. Aujourd'hui, dans l'un des cinq reportages sur l'Afghanistan à la croisée des chemins, Vivian Tan du HCR examine les effets de la sécheresse et de l'augmentation des prix alimentaires.

Un paysage montagneux desséché et aride près de Kaboul.  © Zalmaï

KABOUL, Afghanistan, 10 novembre (UNHCR) - Une grave sécheresse et la pénurie alimentaire ont contraint des milliers de personnes à quitter leurs villages dans le nord et l'ouest de l'Afghanistan pour partir en quête de travail et d'assistance. Désespérées, beaucoup d'autres devraient se déplacer à l'approche de l'hiver.

Plusieurs provinces telles que Badghis, Faryab, Jawzjan, Ghor, Saripul, Balkh et Samangan ont été durement touchées par un hiver rigoureux plus tôt cette année, avant d'être minées par la sécheresse et de maigres récoltes. La production de blé - l'aliment de base en Afghanistan - aurait diminué de 36 pour cent par rapport à l'an passé. Le ministère de l'agriculture a d'ailleurs déclaré que le pays allait manquer, au cours des six prochains mois, de l'équivalent de 2 millions de tonnes de diverses denrées alimentaires.

La hausse générale des prix alimentaires a aggravé le problème de l'insécurité alimentaire. Un appel des Nations Unies faisait état, en juillet dernier, qu'une augmentation des prix du blé et de la farine de blé de 200 pour cent était survenue à travers l'ensemble du pays l'année dernière. Les personnes les plus touchées sont les petits agriculteurs, les personnes sans terres, les nomades et les travailleurs journaliers.

« Il n'y a pas de pluie cette année », se plaint Qadir, 25 ans, qui a quitté son village dans le Balkh il y a trois mois pour venir chercher du travail à Kaboul. « Chez moi, je possède un lot de terre qui est arrosé par les pluies. J'y cultivais du blé. C'était petit mais cela suffisait à nourrir ma famille - jusqu'à la sécheresse. Je viens de quitter ma terre. Ca ne sert à rien. »

Saifullah, qui est âgé de 30 ans, surenchérit : « La sécheresse a frappé des centaines de familles à Samangan. Nous plantions des semences mais nous ne pouvions pas faire de récolte ni récupérer notre argent. Nous sommes tous en train de partir. »

Momin, 18 ans, est originaire du village de Charken dans la province de Balkh, où il est à la tête d'une famille de six personnes. « Tous mes voisins sont touchés. Par le passé, nous pouvions travailler dans nos fermes mais, maintenant, les gens vont à Mazar-e-Sharif ou à Kaboul chercher du travail », dit-il.

Les trois hommes ont rejoint des centaines d'autres gens à Charahi Sarai Shomali, un rond-point affairé du nord de Kaboul situé à proximité de la station de bus qui relie la capitale aux provinces du nord. Ils viennent ici tôt le matin et attendent, chaque jour, qu'un éventuel employeur les choisisse pour effectuer un travail journalier, le plus souvent sur des sites de construction. Ils gagnent trois à quatre dollars par jour et travaillent en moyenne trois à quatre jours par semaine.

Afin d'économiser de l'argent pour leurs familles, il n'est pas rare que plus de 10 de ces travailleurs migrants partagent une même pièce à Kaboul. Les conditions de vie sont rudes, mais ils gagnent au moins un peu d'argent et ont un toit au dessus de leur tête - au contraire de milliers d'autres qui ont été déplacés par la sécheresse ainsi que par le manque d'eau et de nourriture.

Le nombre de personnes déplacées par la sécheresse varie. Selon l'Observatoire des situations de Déplacements internes, plus de 6 500 Afghans ont quitté leur foyer dans le nord et l'ouest en raison de la sécheresse cette année. Le Comité international de la Croix-Rouge estime, pour sa part, qu'environ 280 000 personnes souffrent de ses conséquences, et que des milliers de familles pourraient quitter leurs maisons en quête de nourriture et de travail à l'aube de l'hiver.

Ces six derniers mois, le HCR a fait état du déplacement de plus de 2 700 familles (environ 19 000 personnes), pour la plupart depuis ou au sein des provinces de Badghis, Balkh, Saripul et Samangan. Certaines sont parties pour les centres de districts comme Mazar-e-Sharif, vers des provinces avoisinantes comme Herat, ou pour les pays voisins que sont l'Iran et le Pakistan. Toutes ont été contraintes de partir en raison de l'insécurité alimentaire, de la sécheresse ou de la pauvreté.

Certaines familles quittant le district de Keshendeh dans le Balkh ont démonté leurs maisons, indiquant ainsi qu'elles n'avaient pas l'intention de revenir. Celles qui sont restées ont déclaré que sans aide en nourriture et en eau, 70 pour cent de la population - soit environ 500 familles - pourraient quitter la zone. Le HCR travaille avec d'autres agences des Nations Unies et le gouvernement pour commencer à apporter des camions-citernes d'eau au plus vite.

« Répondre aux besoins humanitaires dans les régions d'origine est le meilleur moyen d'empêcher le déplacement lié à la nourriture et à la sécheresse », explique Ewen Macleod, le délégué par intérim de l'agence des Nations Unies pour les réfugiés en Afghanistan. « Cela implique de pré-positionner de l'aide avant que la neige et le froid n'empêchent l'accès à ces zones. »

Les rapatriés ont aussi été affectés, y compris les 183 familles qui sont rentrées du Pakistan à Saripul l'an passé et qui sont à nouveau parties pour Quetta, dans le sud-ouest du Pakistan. Dans les provinces du centre de l'Afghanistan de Logar et Ghazni, l'insécurité alimentaire a eu pour effet que les rapatriés ont été trop occupés à subvenir à leurs besoins pour terminer la construction de leurs abris financés par le HCR. L'agence a coopéré avec le Programme alimentaire mondial pour fournir de la nourriture à 700 familles afin qu'elles puissent achever la construction de leur foyer avant l'arrivée de l'hiver.

Parmi les récents déplacements, le plus important s'est produit dans le Balkh, où 1 400 familles ont quitté leurs maisons à Alborz fin mai et monté un camp de fortune près de la rivière du district de Sholgara. Après des semaines de discussion entre cette communauté, le gouvernement et les agences onusiennes, les familles ont été ramenées dans leurs villages à la mi-juillet et y ont reçu des rations de nourriture.

Alors que la sécurité se dégrade dans certaines parties du pays, les Nations Unies ont lancé un appel pour un accès humanitaire, afin de permettre aux travailleurs humanitaires de distribuer de la nourriture aux communautés dans le besoin avant l'hiver. Un rapport récent publié par un laboratoire d'idées britannique, le Royal United Services Institute, a averti que la famine menaçant l'Afghanistan pourrait constituer une menace plus importante pour les efforts internationaux de reconstruction du pays que le conflit lui-même.

Le désespoir n'a pas de limites. Qu'ils fuient la faim, la soif ou la pauvreté, des milliers d'Afghans se déplacent pour survivre. Interrogé sur le fait de savoir s'il prévoit de rentrer prochainement chez lui, à Balkh, Momin, le jeune chercheur d'emploi de Kaboul soupire : « Si vous avez de l'argent, votre famille vous manque. Si vous n'avez pas d'argent, vous n'avez même pas les moyens de vous lamenter sur le fait que votre famille vous manque. Vous devez faire quelque chose pour l'aider. »

Son ami Abdul Qadir, lui aussi de Balkh, ajoute simplement : « Si les choses empirent en Afghanistan, il faudra que je parte à nouveau au Pakistan. »

Par Vivian Tan à Kaboul, Afghanistan