Lettonie : Des bénévoles cassent les préjugés contre les réfugiés

Alors que la Lettonie, pays balte, s'apprête à accueillir un nombre sans précédent de réfugiés, un groupe de bénévoles s'efforce de faire changer les attitudes face à eux

De gauche à droite, Alan, Mohammed et Alvin, originaires d'Iraq, confectionnent du pain d'épice pour la première fois de leur vie dans le centre culturel Kanepes, au centre de Riga. La fête de Noël est organisée par le groupe « I Want to Help Refugees ».  © HCR/J. Bävman

RIGA, Lettonie, 14 janvier (HCR) - Il accueillait autrefois des fêtes pour l'aristocratie balte et russe. Aujourd'hui, le centre culturel Kanepes, bâtiment élégant du centre de Riga, résonne des bruits joyeux des enfants occupés à confectionner des biscuits traditionnels au gingembre et à fabriquer des maisons en pain d'épice.

C'est une grande fierté pour le centre de prendre appui sur la création et l'art afin de d'amener les gens à reconsidérer les préjugés et à réfléchir. Cette fois, les enfants et le pain d'épice soulèvent des questions qui sont délicates pour de nombreux Lettons.

Le fait est que les pâtissiers sont des demandeurs d'asile. Soixante-dix d'entre eux se sont rassemblés ici à l'occasion d'une fête organisée par un groupe de bénévoles appelé « I Want to Help Refugees » (« Je veux aider les réfugiés »). Les militants veulent défendre les droits des réfugiés dans un pays qui s'efforce de s'adapter à la crise migratoire en Europe.

I Want to Help Refugees est une initiative d'Egils Grasmanis et sa femme Lana qui ont créé pour cela un groupe Facebook en septembre 2015. Le groupe a rapidement fédéré 2 400 membres, avec un noyau de 30 à 40 militants qui se réunissent chaque semaine pour débattre, entre autres, de la manière dont la Lettonie devrait gérer les questions actuelles de réfugiés.

Pour cet événement, une trentaine de bénévoles ont offert, avec leurs amis, une fête à des personnes originaires notamment d'Iraq, de Syrie, d'Afghanistan. Il y avait de quoi manger et se divertir.

« C'est important de créer des événements et des occasions où les gens peuvent se rencontrer, comprendre que nous parlons vraiment d'êtres humains, pas de réfugiés dans l'abstrait », explique Liene Jurgelane, la responsable du centre.

Le magasin de jouets d'Egils Grasmanis, au centre de Riga, soutient l'initiative en servant de local où les habitants apportent des dons, notamment de la nourriture et des vêtements. À deux occasions, le groupe a loué un car pour transporter des réfugiés entre le centre d'asile de Mucenieki et la capitale.

Mais le groupe a du pain sur la planche. Selon un sondage réalisé par un centre de recherche indépendant, le SKDS, près des trois quarts des habitants de Riga désapprouvent l'accueil de demandeurs d'asile en Lettonie dans le cadre du mécanisme obligatoire de relocalisation de l'UE. Moins d'une personne sur cinq disent l'approuver.

Les chiffres du HCR montrent en réalité que le nombre de demandeurs d'asile dans le pays est jusqu'à présent resté très faible, seules 63 personnes s'étant vu accorder le statut de réfugié en Lettonie entre 1998 et 2014.

En 2016, la Lettonie devrait accueillir plus de 700 réfugiés dans le cadre du mécanisme de relocalisation et I Want to Help Refugees est déterminé à préparer le terrain pour leur arrivée. Le groupe considère qu'il est urgent de faire changer les attitudes.

« Le plus grand problème est que les personnes ne sont pas informées et sont très facilement manipulées », déplore Egils Grasmanis, 38 ans.

Linda Jakobsone, 40 ans, spécialiste en communication et militante du groupe, partage ces préoccupations : « Il y a beaucoup de peur, et pour plusieurs raisons. Quand vous faites la queue dans un supermarché ou que vous discutez avec des amis, quel que soit le sujet de conversation initial, celui-ci [les réfugiés] est abordé en quelques minutes. Les gens ont peur de l'inconnu. C'est quelque chose de très nouveau pour nous tous ».

« La Lettonie va quand même dans la bonne direction », ajoute Didzis Melbiksis, consultant pour le HCR à Riga. Il rappelle qu'il s'agit d'une nation très jeune avec une histoire tourmentée et que cela fait à peine 15 ans qu'une législation sur l'asile a été adoptée. « Les structures sont mises en place, explique-t-il. Il existe désormais un système qui commence à fonctionner ».

Au centre d'accueil à Mucenieki, les demandeurs d'asile remercient le groupe pour son travail. Ils soulignent que les enfants apprécient beaucoup les fêtes et combien la nourriture et les vêtements sont utiles. Ils vivent dans d'anciens bâtiments de l'armée, où ils sont au propre et au chaud, et bénéficient de services et d'équipements : cours de langue quotidiens, salle de sport, bibliothèque, salle informatique, salle de jeux pour les enfants, etc.

Mais ils doivent se débrouiller pour se nourrir avec 2,15 euros par jour et par personne... et l'attente dure des mois pour recevoir la décision relative à leur demande d'asile. En octobre, le gouvernement a réduit l'allocation pour les bénéficiaires du statut de réfugié de 256 euros à 139 euros par mois. Le salaire minimal est de 370 euros.

« Nous n'avons pas pris tous ces risques uniquement pour avoir une vie meilleure, nous ne sommes pas là pour recevoir de l'argent, ce n'est pas vrai, s'offense Max, un étudiant syrien âgé de 23 ans. Nous avions une bonne vie en Syrie, mais cette guerre a tout changé. Nous n'avons pas fui notre pays pour l'argent, nous voulons simplement vivre en paix. C'est tout ».

Il n'y a pas de crise de réfugiés en Lettonie, mais une crise politique liée aux réfugiés, explique Elmars Svekis, dont la femme est en contact fréquent avec des mères de famille réfugiées. « Si vous abordez la question sous l'angle de l'être humain, vous commencez à comprendre. C'est très important qu'il y ait des personnes qui puissent accompagner et aider les réfugiés à s'intégrer dans la vie quotidienne », déclare-t il.

Malgré les difficultés, I Want to Help Refugees avance, puisant dans la mine de générosité cachée des Lettons. « Je ne pensais pas que les Lettons étaient si généreux », affirme Zdanovska, se référant à tous les cadeaux et dons. « C'est impressionnant de voir à quel point les gens sont bons. »

Pour Egils Grasmanis, la question des réfugiés va aussi contribuer à rassembler les Lettons parce qu'ils auront compris que l'unité est plus importante que la division. « Si nous étions une nation unie, tous les groupes ethniques, lettophones et russophones, seraient beaucoup plus forts, plus confiants et plus disposés à aider les autres », affirme-t-il.

« Mais, pour l'instant, notre priorité est de donner aux réfugiés l'aide dont ils ont besoin. Et jusqu'à présent, cela fonctionne très bien. »

Par David Crouch, en Lettonie