Des victimes de violences sexuelles reconstruisent leur vie en RDC

Plus de 300 femmes ayant subi des violences sexuelles et sexistes reçoivent une formation et un soutien psychosocial pour les aider à la réinsertion.

Christine (à gauche) forme d'autres déplacées internes congolaises à préparer des gâteaux au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo.
© HCR/Olivia Acland

Des centaines de femmes travaillent d’arrache-pied au fond d'une salle, située dans une rue calme et bordée de bananiers à Kananga, dans la province du Kasaï central en République démocratique du Congo.


Fidèle, 36 ans, observe attentivement la formatrice qui montre au groupe comment mélanger la pâte à gâteau. Cette formation l'aide à se concentrer sur la reconstruction de sa vie après le viol qu’elle a subi lors d'un trajet vers Kananga avec ses six enfants, pour rendre visite à son mari à l'hôpital après qu'il ait été blessé dans un accident minier.

« Une chose affreuse s'est passée en chemin. Nous avons été bloqués par un groupe d'hommes armés. L'un d'eux m'a emmenée dans la brousse et m'a violée plusieurs fois », se souvient-elle.

Orpheline depuis son plus jeune âge et analphabète, Fidèle a ensuite vécu le deuxième moment le plus difficile de sa vie : elle a été rejetée par son mari et sa communauté puis laissée seule face à son traumatisme. Pire encore, elle a été abandonnée et a dû subvenir seule aux besoins de ses enfants.

Heureusement, elle a pu recevoir des soins médicaux assurés par Médecins Sans Frontières puis elle a été orientée vers le centre de rétablissement et de réinsertion Marie, Mère de l'Espoir à Kananga, qui est soutenu par le HCR, l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés.

Ici, des femmes sont occupées à sculpter des blocs de savon avec un coupe-fil, tandis que d'autres sont assises à l’entrée de la salle en trois rangées, cousant des robes dans le silence et la concentration. Des nouveau-nés dorment sur des couvertures tricotées aux pieds de leur mère. D'autres femmes, comme Fidèle, sont assises autour d'un seau contenant de la pâte à gâteau et écoutent leur formatrice.

« Une chose affreuse s'est passée en chemin. L'un d'eux m'a emmenée dans la brousse et m'a violée plusieurs fois. »

Au total, 300 femmes victimes de violences sexuelles et sexistes reçoivent une formation professionnelle, un soutien psychosocial et des cours d'alphabétisation, dans le cadre du projet de soutien du HCR pour les aider, ainsi que des milliers d'autres victimes, à se réintégrer dans la société. Le programme de formation de six mois comprend également des cours de mécanique, d'électronique, d'informatique et de gestion de micro-entreprises pour aider les femmes à devenir autonomes.

  • Fidèle, 36 ans, suit une formation professionnelle et se remet de la violence sexiste au Centre de réintégration de Kananga, en République démocratique du Congo.
    Fidèle, 36 ans, suit une formation professionnelle et se remet de la violence sexiste au Centre de réintégration de Kananga, en République démocratique du Congo.  © HCR/Olivia Acland
  • Christine, 42 ans, est une victime de violence sexuelle et sexiste. Elle donne des cours de pâtisserie au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo.
    Christine, 42 ans, est une victime de violence sexuelle et sexiste. Elle donne des cours de pâtisserie au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo.  © HCR/Olivia Acland
  • Christine, victime de violence sexuelle et professeur de cuisine, sert des gâteaux à Soeur Adolphine Cibola, qui supervise les activités du centre de réinsertion de Kananga.
    Christine, victime de violence sexuelle et professeur de cuisine, sert des gâteaux à Soeur Adolphine Cibola, qui supervise les activités du centre de réinsertion de Kananga.  © HCR/Olivia Acland
  • Assy, 25 ans, suit des cours de fabrication de savon au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo. Elle est une victime de la violence sexuelle et sexiste.
    Assy, 25 ans, suit des cours de fabrication de savon au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo. Elle est une victime de la violence sexuelle et sexiste.  © HCR/Olivia Acland
  • Deux bébés dorment à même le sol pendant que leurs mères participent à des cours de formation professionnelle soutenus par le HCR au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo.
    Deux bébés dorment à même le sol pendant que leurs mères participent à des cours de formation professionnelle soutenus par le HCR au centre de réinsertion de Kananga, en République démocratique du Congo.  © HCR/Olivia Acland

En 2016, le conflit entre les forces gouvernementales et les milices tribales a profondément traumatisé la région du Kasaï, déjà aux prises avec la pauvreté et des taux élevés de violence sexiste. Selon OCHA, près de 1,3 million de personnes sont déplacées internes dans la région du Kasaï et des dizaines de milliers d'autres ont fui vers l'Angola voisin.

Bien que le conflit ait cessé en 2019, la violence sexuelle et les pratiques traditionnelles néfastes continuent d'être utilisées comme armes dans d'autres conflits qui touchent aujourd'hui la région, notamment les conflits ethniques et les différends fonciers. Durant la seule année 2020, plus de 6200 incidents de violence sexuelle ont été signalés de janvier à septembre dans toute la RDC.

« Des milliers de personnes continuent à subir d’extrêmes violations des droits humains et des atteintes déchirantes, la plus traumatisante d’entre elles étant la violence sexuelle, qui est une attaque directe contre le noyau le plus profond de tout être », déclare Ali Mahamat, le chef du bureau du HCR couvrant la région du Kasaï.

Il ajoute que des milliers de femmes ont perdu leurs enfants, leurs pères et leurs maris dans les combats, ce qui « a laissé des cicatrices et des souffrances indicibles ».

« Des milliers de personnes continuent à subir d’extrêmes violations des droits humains, la plus traumatisante étant la violence sexuelle. »

« Dans une région où les valeurs traditionnelles stigmatisent le viol et l'agression sexuelle, la plupart des victimes sont ostracisées et marginalisées sans aucun moyen de subsistance et elles deviennent très vulnérables », explique-t-il. 

Depuis janvier dernier, le HCR est déjà venu en aide à près de 10 000 femmes comme Fidèle dans la région du Kasaï. Des psychologues et des travailleurs sociaux aident les femmes à surmonter leurs traumatismes et veillent à ce qu'elles aient accès à des services essentiels comme les soins de santé et l'éducation. Des cours d'alphabétisation sont dispensés pour compléter la formation, tandis que le HCR fournit une allocation d’aide d'urgence en espèces pour répondre aux besoins les plus immédiats. 

« Aider les victimes de ces terribles abus à reconstruire leur vie et à se réinsérer dans la société est une priorité absolue », ajoute Ali Mahamat. « Heureusement, nous constatons que nos initiatives changent concrètement des vies pour le mieux. »

Christine, 45 ans, est mère de neuf enfants et victime de la violence sexuelle. L'année dernière, elle était stagiaire mais, cette année, elle est de retour en tant que formatrice, partageant ses compétences en pâtisserie avec les autres femmes.

Une cicatrice au cou rappelle un passé sombre, une blessure causée par une baïonnette, lorsqu'elle avait été violée par des hommes armés pendant les combats dans la région de Nganza à Kananga.

« Je n'ai plus rien eu dans ma vie après cela. Je ne pouvais pas manger. Maintenant, je peux au moins gagner un peu d'argent pour aider mes enfants », dit Christine d'une voix calme et déterminée.

Sœur Adolphine, qui supervise le projet, appelle la région de Nganza « terre rouge » en raison des atrocités qui s'y sont produites. Pour elle, la valeur de cette initiative de formation professionnelle s'étend bien au-delà des murs du centre de réinsertion.

« Ce projet n'aide pas seulement les femmes et les commerçants auprès desquels elles achètent les ingrédients de base dont elles ont besoin », explique-t-elle. « Il les aide à reconstruire leur vie et à les valoriser en tant qu’être humain, car elles contribuent au bien-être de la communauté. Même si c’est un tout petit peu ! »

Sœur Adolphine ajoute que le projet donne un sens aux familles et que toute la communauté en bénéficie.

« Cela nous donne un sentiment de satisfaction de voir comment ces activités peuvent avoir un impact aussi positif sur elles », ajoute-t-elle.

« Cela les aide à reconstruire leur vie et à les valoriser en tant qu’être humain. »

Sur le stand de fabrication de savon, Christiane, une autre formatrice, explique comment le mélange d'huile, d'eau et de lessive est versé dans deux boîtes à compartiments en bois avant de se solidifier et d'être coupé en morceaux. Les morceaux sont vendus entre 13 et 50 cents, selon le format.

Derrière elle se trouve un tableau noir avec les lettres de l'alphabet.

« Nous nous en servons pour expliquer les lettres et les chiffres aux femmes afin de les aider à vendre leurs produits », ajoute-t-elle.

Quatre des femmes s'échappent après avoir coupé le savon. L'une d'entre elles montre les lettres sur le tableau, avant de mener le groupe en chantant et en dansant.

« A ! B ! C ! D ! », chante-t-elle à voix haute.

Sœur Adolphine sourit alors que les femmes entrent en chantant.

« C'est une famille », dit-elle.