Un an de crise politique et les Nicaraguayens continuent de fuir par milliers

Depuis que les autorités ont réprimé les manifestations en avril dernier, des milliers de personnes sont allés chercher la sécurité au Costa Rica voisin où leurs besoins fondamentaux restent difficiles à satisfaire.

Un demandeur d'asile nicaraguayen serre ses enfants contre lui, au Costa Rica. Mars 2019.
© HCR/Flavia Sanchez

Même s'il ne s'occupait pas de politique, Manuel* s'est retrouvé pris l'an dernier dans l'engrenage de violence et de persécution qu’a connu le Nicaragua après la répression exercée par le gouvernement contre les manifestants.


« On vivait dans l'angoisse de ne pas savoir quand ils feraient irruption dans la maison pour nous emmener », se rappelle un agriculteur. « La nuit, on était en état de siège. »

Le Nicaragua est plongé depuis avril 2018 dans une profonde crise sociopolitique qui a contraint plus de 60 000 personnes à fuir. Pendant que les raids contre les dissidents et les contestataires se multipliaient, le Costa Rica recevait chaque mois plus de 2000 demandes d'asile de la part de personnes qui traversaient sa frontière nord en quête de sécurité.

Plusieurs attaques plus tard et après avoir été prévenu qu'on le recherchait « mort ou vif », Manuel a abandonné la plantation bananière de la famille et s'est sauvé vers le Costa Rica avec son épouse Andrea et leurs deux jeunes enfants. « Je suis sûr que si je rentre, ils s'en prendront à moi », dit-il.

Pour échapper aux contrôles de police au poste-frontière, Manuel a embarqué sur un petit bateau qui a suivi la côte pacifique jusqu'à Puerto Soley pour entrer illégalement au Costa Rica il y a quelques jours de cela. Dans le même temps, Andrea*, 30 ans, qui était enceinte de trois mois, a passé la frontière avec ses deux enfants en empruntant des chemins détournés qui lui ont permis d'éviter la police.

« Je suis sûr que si je rentre, ils s'en prendront à moi. »

« J'ai suivi un chemin boueux à travers champs avec mon fils de trois ans dans les bras », dit-elle. « Ce n'est facile pour personne de passer la frontière, surtout pour une femme enceinte. J'avais horriblement mal au dos. »

Les communautés costariciennes proches de la frontière avec le Nicaragua ne sont guère fortunées et trouver à se loger et se nourrir est un vrai défi pour les demandeurs d'asile. C'est là qu’Andrea a passé les premiers jours, sans savoir où elle-même et ses enfants pourraient dormir, ni ce qu'ils trouveraient à manger.

Après avoir contacté les autorités costariciennes, la famille a été mise en contact avec CENDEROS, une organisation à but non lucratif qui travaille en partenariat avec le HCR, l'Agence des Nations Unies pour les réfugiés, pour apporter une aide essentielle aux demandeurs d'asile nicaraguayens les plus vulnérables. Un logement et de la nourriture ont été fournis à la famille.

  • À son arrivée au Costa Rica, Andrea, demandeuse d'asile, nicaraguayenne et enceinte, a pu avoir accès à une cuisine improvisée.
    À son arrivée au Costa Rica, Andrea, demandeuse d'asile, nicaraguayenne et enceinte, a pu avoir accès à une cuisine improvisée.  © HCR/Flavia Sanchez
  • Andrea, demandeuse d'asile nicaraguayenne, est enceinte. Elle est assise auprès de ses deux enfants qui jouent devant leur nouveau foyer au Costa Rica.
    Andrea, demandeuse d'asile nicaraguayenne, est enceinte. Elle est assise auprès de ses deux enfants qui jouent devant leur nouveau foyer au Costa Rica.  © HCR/Flavia Sanchez

« Au début, on faisait la cuisine au feu parce qu'on n'avait rien, mais avec l'aide d'un employé de CENDEROS, on a finalement pu avoir accès à une cuisine », dit Andrea.

Voilà des décennies que le Costa Rica vient en aide aux réfugiés. Pendant les années 70 et 80 où une bonne partie de la région était en proie aux guerres civiles, du Salvador au Nicaragua en passant par la Colombie, le Costa Rica est resté un havre de paix et a gardé ses portes ouvertes aux personnes en danger.

Ce petit pays d’Amérique centrale a établi des systèmes de protection exemplaires qui permettent aux réfugiés de prospérer. Il accorde aux demandeurs d'asile le droit de travailler et d'inscrire leurs enfants à l'école pendant la durée de traitement de leur demande et leur donne également le droit de faire appel de toute décision qui ne leur serait pas favorable. Le nombre croissant de demandeurs d'asile au Costa Rica pèse toutefois lourdement sur le système.

« Mon père qui a connu la guerre pendant les années 80 avait le sentiment qu'on était retombé dedans. »

Le HCR vient en aide aux services des migrations et des réfugiés pour développer leur capacité de traitement et il a renforcé sa propre présence au nord du Costa Rica en ouvrant à Upala un nouveau bureau qui a pour mission de suivre la situation, d'enregistrer les personnes entrant dans le pays, de leur fournir des informations et des indications sur la procédure de demande d'asile et de leur apporter une assistance humanitaire.

Même s'ils sont aujourd'hui en sécurité au Costa Rica, les enfants de Manuel et d'Andrea sont toujours affectés par les souvenirs douloureux des derniers jours passés au Nicaragua où des hommes armés en uniforme étaient aux trousses de la famille.

« Mon plus jeune fils se jette dans mes bras chaque fois qu'il voit un policier costaricien parce qu'ils ressemblent à ceux qui nous ont attaqués. Il se serre contre moi et me dit que c’est pour protéger son papa », dit Manuel tout en jouant avec son fils avec de petites voitures données par leurs voisins de la petite communauté agricole.

Les Nicaraguayens continuent de demander asile et parallèlement, des milliers de familles qui ont rejoint le Costa Rica l'an dernier sont toujours confrontés à de considérables difficultés. Henry* a fui avec ses trois filles âgées de huit à dix ans et son père de 85 ans après l’assassinat de ses voisins par des groupes armés.

« Mon père qui a connu la guerre pendant les années 80 avait le sentiment qu'on était retombé dedans », dit Henry. « On s'est dit qu'on ne voulait pas tomber sous les coups de cette violence et qu'il valait mieux fuir. »

La famille vit aujourd'hui dans une maison en construction sans fenêtres dans une communauté proche de la frontière. Ils dorment sur des lits improvisés. Henry est conscient que ces conditions ne sont pas idéales, mais il préfère vivre là en sécurité que de risquer leur vie en rentrant chez eux.

« Ce qui me donne de la force, c'est de savoir que mes filles peuvent au moins étudier », dit-il, tout en espérant une résolution de la crise. « Mon vœu le plus cher, c'est que mes trois filles puissent un jour rentrer chez nous en sachant lire », ajoute-t-il.

*Noms modifiés pour des raisons de protection.