Les couleurs de l'exil

L'artiste brésilienne Marina Amaral redonne vie à des photos de personnes déracinées.

8 juin 2022

Cover-photo

Des « boat people » vietnamiens atteignent la Malaisie en 1978. Photo ©HCR/Kaspar Gaugler. Mise en couleur ©HCR/Marina Amaral

Les couleurs de l'exil

L'artiste brésilienne Marina Amaral redonne vie à des photos de personnes déracinées.

8 juin 2022

Des « boat people » vietnamiens atteignent la Malaisie en 1978. Photo ©HCR/Kaspar Gaugler. Mise en couleur ©HCR/Marina Amaral

100 millions de personnes contraintes de fuir. Certaines sont restées dans leur propre pays, faisant tout ce qu’elles peuvent pour se mettre à l’abri du danger. D’autres ont franchi une frontière internationale, vivant l’exil en raison de la guerre, de la violence ou des persécutions.

Alors que les chiffres du déplacement forcé dans le monde ont atteint un niveau record, il est essentiel de rappeler que toute personne a le droit de chercher la sécurité – qui qu’elle soit, d’où qu’elle vienne, et quel que soit le moment où elle est forcée de fuir.

Au cours des sept dernières décennies, le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, a œuvré aux côtés de pays du monde entier pour venir en aide aux personnes déracinées afin qu’elles puissent bénéficier d’une protection et reconstruire leur vie. Au fil du temps, l’agence a rassemblé plus de 100 000 photos qui témoignent de ce que signifie réellement le fait de devoir fuir son foyer.

Pour faire revivre une partie de l’histoire, le HCR a fait appel à l’artiste brésilienne Marina Amaral, spécialisée dans la mise en couleur de photographies en noir et blanc, qui nous permet aujourd’hui de porter un regard neuf sur le passé. Consciente du pouvoir de la couleur « d’influencer et de modifier nos émotions », Marina s’est penchée avec enthousiasme sur une petite sélection de photos tour à tour joyeuses, poignantes, enthousiasmantes ou déchirantes.

Dans leur ensemble, ces clichés nous rappellent ce qui peut être accompli lorsque les États garantissent l’accès à la sécurité, agissent de manière solidaire et s’efforcent de trouver des solutions au sort des réfugiés.

1949  Un camp de personnes déracinées par la Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale a causé le déracinement de millions de personnes. En mai 1945, on en dénombrait plus de 40 millions rien qu’en Europe, sans compter les 13 millions de personnes d’origine allemande expulsées au cours des mois suivants d’Union soviétique et des pays d’Europe de l’Est, et plus de 11 millions de travailleurs forcés et autres personnes déplacées dans les territoires de l’ancien Reich.
Cette photographie, qui aurait été prise à l’automne 1949, montre une famille tchécoslovaque hébergée dans le camp de déplacés de Delmenhorst, près de Brême, en Allemagne.

Ils se sont rendus en Italie en janvier 1950 et sont partis quelques semaines plus tard à bord du navire USS General Heintzelmann pour commencer une nouvelle vie à Melbourne, en Australie.

La photo a peut-être été prise par l’homme accroupi, Jaroslav Patetl, qui était photojournaliste.

1950  Demandes de réinstallation après la guerre

Sur cette photographie, des personnes déracinées en Allemagne font une demande de réinstallation auprès de l’Organisation internationale pour les réfugiés, créée en juillet 1947 en tant qu’organisme temporaire chargé de trouver des solutions pour les millions de personnes déplacées après la guerre.

L’OIR a connu bien plus de succès en matière de réinstallation que de rapatriement, et la majorité des millions de personnes qu’elle a réinstallées sont allées aux États-Unis, en Australie, en Israël, au Canada et dans divers pays d’Amérique latine.

Mais ses activités ont été compromises par les enjeux politiques de la guerre froide et le HCR, dont le statut a été adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies le 14 décembre 1950, lui a succédé.

Photographe : inconnu

1956  Réfugiés hongrois en route vers la Suisse

Le soulèvement hongrois de 1956 et sa répression par les forces soviétiques ont marqué la première confrontation du HCR avec un exode massif de réfugiés fuyant la répression politique.

Cette crise a également été le point de départ de la transformation de l’organisation, qui avait dû faire face aux conséquences de la Seconde Guerre mondiale, en une organisation capable de relever les défis de nouvelles urgences à grande échelle.

Des dizaines de milliers de personnes ont été rapidement réinstallées d’Autriche vers des pays tiers, bien que certaines aient fui vers la Yougoslavie et que d’autres soient même retournées en Hongrie.

Photographe : inconnu

Comment avez-vous procédé, au cours de vos recherches, pour identifier les couleurs et trouver le bon rendu de ces images ? Certaines d’entre elles proviennent de crises de réfugiés lointaines et oubliées depuis longtemps.

Marina Amaral : Comme les photos ne comportaient pas d’objets spécifiques qui m’auraient permis de retrouver les couleurs originales via des sources écrites, à l’exception de l’avion transportant des personnes originaires d’Asie depuis l’Ouganda vers l’Europe [voir ci-dessous], j’ai choisi d’adopter une approche artistique. Il n’y a pas d’informations cachées dans les niveaux de gris, et parfois les recherches ne suffisent pas. C’est alors que l’artiste doit prendre le relais et faire des choix conscients – en tenant compte de l’environnement, du temps, de la période historique et de l’ambiance générale – quant aux couleurs qui seront appliquées à la photographie.

1959  Une nouvelle ère de déplacement : Les réfugiés algériens en Tunisie

La guerre d’indépendance algérienne, qui a débuté en 1954, a été à l’origine d’une crise humanitaire qui a fait prendre conscience au monde que les déplacements massifs de population étaient devenus un défi planétaire, et non plus limité à l’Europe. Elle a également montré le potentiel d’une action internationale coordonnée et efficace pour protéger et venir en aide aux réfugiés.

Ainsi, lors de la crise algérienne, le HCR a travaillé en étroite collaboration avec la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge, par le biais des organisations locales du Croissant-Rouge.

Le soutien de l’Agence aux réfugiés algériens au Maroc et en Tunisie, et son appui dans le cadre du rapatriement à la fin de la guerre, ont marqué le début d’un engagement beaucoup plus large en Afrique.

Photographe : Stanley Wright

1964  Des réfugiés rwandais attendent leurs rations alimentaires en Ouganda

Les luttes de pouvoir, les tensions ethniques et les violences communautaires qui ont marqué la fin de la période coloniale et les débuts de l’indépendance au Rwanda ont provoqué la fuite massive des Tutsis rwandais au début des années 1960 – des événements qui trouveront un écho dramatique trois décennies plus tard, lorsque ces tensions latentes déboucheront sur un génocide et une catastrophe humanitaire de grande ampleur.

Cette photo montre des Rwandais attendant la distribution de rations dans un centre de réfugiés de la vallée d’Oruchinga, en Ouganda.

Photographe : William McCoy

1969  Les Assyriens cherchent refuge dans la plaine de la Bekaa au Liban

La communauté assyrienne est un groupe ethnique qui a historiquement habité certaines parties de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et de la Turquie. Minorité à prédominance chrétienne, elle a dû fuir les conflits et les persécutions à de multiples reprises au cours du siècle dernier.

À la fin des années 1960, des milliers d’Assyriens – dont beaucoup étaient apatrides – avaient trouvé refuge au Liban, comme cette mère et son enfant vivant dans un lotissement pour Assyriens près de Zahlé, dans la plaine de la Bekaa.

Malheureusement, nombre d’entre eux ont été contraints de fuir à nouveau après le déclenchement de la guerre civile au Liban en 1975.

Photographe : Stanley Wright

Vous avez déclaré qu’à travers votre travail, vous « redonnez vie au passé ». Comment se fait-il que la couleur puisse ainsi éveiller nos esprits ?

Marina Amaral : Des études scientifiques ont montré que les couleurs ont le pouvoir d’influencer et de changer nos émotions. Je pense que c’est particulièrement clair lorsque nous comparons des photos en noir et blanc avec leurs versions en couleur. L’original a une immense valeur historique et esthétique, et ne sera jamais remplacé. Cependant, le noir et blanc nous éloigne de la réalité qui est représentée, même si c’est de façon inconsciente. Évidemment, tout le monde ne réagit pas de la même manière, mais c’est généralement vrai.
Une fois les barrières émotionnelles levées, il est beaucoup plus facile de s’identifier à un sujet ou à une personne, ce qui modifie complètement notre compréhension de l’histoire. Elle cesse d’être seulement théorique et prend également une dimension émotionnelle.

1969  Des réfugiés angolais trouvent la sécurité, et un avenir, au Botswana.

Dans les années 1960, alors que l’ère coloniale prenait fin, la mission du HCR s’est étendue bien au-delà des frontières de l’Europe, notamment en Afrique subsaharienne.

Alors que la guerre d’indépendance de l’Angola s’intensifiait en 1967-68, environ 3 300 personnes de Hambukushu ont fui de l’autre côté de la frontière, au Botswana. Les réfugiés que l’on voit ici attendent de recevoir leur ration quotidienne dans le camp d’Etsha.

Au bout du compte, le sort des Hambukushu au Botswana s’est avéré être un des exemples d’intégration de réfugiés les plus réussis du 20ème siècle.

Photographe : E. Schlatter

1972  Un nouveau foyer en Autriche pour les personnes d’origine asiatique fuyant l’Ouganda

En août 1972, le dictateur militaire Idi Amin a annoncé à la communauté des Asiatiques ougandais, qui vivaient dans le pays depuis le début du siècle, qu’ils n’avaient que 90 jours pour partir.
Nombre d’entre eux possédaient des passeports britanniques et ont donc été réinstallés au Royaume-Uni, mais des milliers d’autres se sont retrouvés apatrides.

Le HCR a lancé un appel à l’aide pour leur réinstallation, et l’Autriche a été l’un des nombreux pays à les accueillir. Ici, quelques-uns d’entre eux arrivent à l’aéroport de Vienne.

Photographe : N. Schuster

1974  Réfugiés chypriotes grecs sur une île divisée

Chypre a accédé au statut de république indépendante en 1960, mais les tensions entre ses communautés grecque et turque ont pris une tournure violente. En juillet 1974, les forces turques ont envahi le nord de Chypre en réponse à un coup d’État militaire grec qui visait à unir l’île à la Grèce. L’île reste divisée à ce jour.

Cette photo montre des enfants chypriotes grecs dans un camp de réfugiés à Strovolos, une municipalité de Nicosie, qui comptait à l’époque une population d’environ 1600 personnes.

Photographe : Jean Mohr

Lorsque vous avez observé ces photos de réfugiés, qu’est-ce qui vous a marquée – et comment cela a-t-il influencé votre démarche ?

Marina Amaral : Je pense que ce qui me touche le plus lorsque je travaille sur des photographies qui traitent de sujets aussi sensibles, c’est de réaliser que, même si une photo spécifique a été prise il y a plusieurs décennies, peu de choses ont changé depuis. Passer tant d’heures à travailler sur chaque photo et « apprendre à mieux connaître » les personnes que je colorise, même si c’est de manière indirecte, n’est pas facile. Mais ce lien émotionnel est important, sinon je serais un robot et non une artiste.

1978 Les « boat people » vietnamiens atteignent la Malaisie

L’exode massif des réfugiés vietnamiens a commencé après la chute de Saigon aux mains des forces communistes en 1975. Malgré les dangers, et notamment la menace des pirates, des dizaines de milliers de « boat people » ont pris la mer.

Cette image montre les membres d’un groupe de 162 réfugiés qui sont arrivés en Malaisie en décembre 1978. D’autres photos prises le même jour montrent leur bateau qui s’approche au loin – puis qui coule à quelques mètres du rivage.

Photographe : Kaspar Gaugler

1981  Rapatriement des réfugiés vers le Tchad

Quand, en 1979, après des années de conflit armé dans le pays, Ndjamena, la capitale du Tchad, a été touchée par la violence, des centaines de milliers de personnes ont fui en quête de sécurité. Nombre d’entre elles sont allées au Nigéria, au Soudan et en République centrafricaine, mais la majorité a traversé la rivière Chari et a trouvé refuge dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun. En 1981, le camp de réfugiés de Kousseri était l’un des plus grands du monde.

Plus tard cette année-là, alors que les conditions s’amélioraient au Tchad, le HCR a lancé une opération à grande échelle pour aider au retour librement consenti de quelque 150 000 réfugiés des pays voisins. Cette photo montre des femmes du camp de Kousseri se préparant à rentrer chez elles, un voyage court mais longtemps espéré qui les conduira en camion puis en ferry vers Ndjamena.

Photographe : Iain Guest

1983  Jeunes réfugiés du Laos à Buenos Aires, Argentine

À la fin de la guerre du Viet Nam, qui s’est étendue aux pays voisins, un nouveau gouvernement communiste prend le pouvoir au Laos. Plusieurs milliers de personnes, dont de nombreux membres de l’ethnie Hmong qui avaient combattu aux côtés des forces américaines, se sont retrouvées en grand danger après le départ des Américains.

Parmi ceux qui ont fui le Laos, la plupart ont trouvé un nouveau foyer aux Etats-Unis, mais un plus petit nombre s’est installé ailleurs, dont ces enfants en Argentine. Près de 40 ans plus tard, nous avons retrouvé Kykeo Kabsuvan, le garçon au premier plan qui prend une pose de karaté. Vous pouvez découvrir son histoire ici.

Photographe : Alejandro Cherep

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