Une Colombienne consacre sa vie à aider les enfants exploités sexuellement à guérir

Mayerlín Vergara Pérez s’emploie depuis des décennies à aider des centaines de jeunes vic-times de violences sexuelles, dont de nombreux réfugiés, à reconstruire leur vie.

La lauréate de la distinction Nansen 2020 du HCR pour les réfugiés, Mayerlin Vergara Perez, prise en photo sur une plage à Riohacha, La Guarija, en Colombie. © HCR/Nicolo Filippo Rosso
© © UNHCR/Nicolo Filippo Rosso

Mayerlín Vergara Pérez dort avec son téléphone sur l’oreiller.

En tant que directrice d’un foyer accueillant des dizaines d’enfants et d’adolescents ayant survécu à des violences et à l’exploitation sexuelles à Riohacha, une ville située à la frontière avec le Venezuela à l’est de la Colombie, elle ne sait jamais quand elle peut être appelée pour régler une crise.

Secourus dans la rue, dans des maisons de prostitution et dans des bars où ils sont contraints à l’exploitation sexuelle – parfois par des réseaux de traite des êtres humains – ou retirés de leurs familles où ils sont maltraités, les enfants dont s’occupe Mayerlin ont connu des traumatismes presque inimaginables. Leur processus de rétablissement est long et mouvementé.

« La violence sexuelle a pratiquement détruit leur capacité de rêver. Elle a volé leurs sourires et les a emplis de souffrance, d’angoisse et d’anxiété », déclare Mayerlin, une femme dynamique de 45 ans qu’on surnomme Maye. « La souffrance est tellement profonde et le vide affectif qu’ils ressentent est tellement grand qu’ils ne veulent tout simplement plus vivre. »

Depuis 21 ans, Maye s’est donnée comme mission d’aider ces enfants à surmonter leur souffrance et à se libérer du joug de la violence sexuelle.

Tout au long de sa carrière qu’elle considère comme une vocation, Maye a aidé des centaines d’enfants et d’adolescents parmi près de 22 000 d’entre eux qui ont été pris en charge par l’organisation pour laquelle elle travaille, une ONG colombienne appelée Fundación Renacer, depuis sa création il y a 32 ans.

« La violence sexuelle a pratiquement détruit leur capacité de rêver.»

Fervente chrétienne, Maye a répondu à d’innombrables appels en pleine nuit, écouté des milliers de récits de misère abjecte, désamorcé de multiples crises et effectué des dizaines de missions de reconnaissance à haut risque dans des points chauds de l’exploitation sexuelle et de la prostitution. Depuis des années, elle se donne sans relâche, renonçant à des vacances et à d’autres événements familiaux importants et même à la certitude d’une nuit complète de sommeil.

Elle s’est récemment portée volontaire pour diriger l’ouverture d’un nouveau foyer d’accueil à La Guajira, une région frontalière située au nord-est de la Colombie qui a connu une recrudescence de l’exploitation sexuelle des enfants parmi les réfugiés et les migrants fuyant la crise politique et économique continue au Venezuela voisin. Au cours de sa première année d’existence, ce foyer d’accueil a offert un lieu sûr et thérapeutique à 75 adolescents et enfants, dont certains âgés d’à peine 7 ans.

En reconnaissance de son travail auprès de cette population extrêmement vulnérable, Maye a été désignée comme lauréate de la distinction Nansen 2020 pour les réfugiés, une récompense annuelle prestigieuse qui rend hommage à celles et ceux qui accomplissent sans relâche un travail exceptionnel pour aider et soutenir les personnes déracinées et les apatrides.

« Elle est leur étoile du berger », témoigne Tashana Ntuli, responsable adjointe chargée de la protection pour le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, à Riohacha. « Maye défend bec et ongle ces enfants et leurs droits. »

Maye s’est retrouvée presque par hasard à travailler avec les victimes de violences sexuelles pendant leur enfance, après avoir répondu à une petite annonce pour le poste « d’éducatrice de nuit » dans un foyer d’accueil à Barranquilla géré par la Fundación Renacer (ou « Fondation Renaissance »), une organisation à but non lucratif fondée à Bogotá en 1988 par la psychologue Luz Stella Cárdenas. Sur le papier, Maye, alors âgée de 23 ans, n’avait pas les qualifications requises pour ce poste. Benjamine d’une famille d’agriculteurs de quatre enfants originaire de la côte caribéenne de Colombie, elle avait terminé le lycée avec un brevet d’enseignement mais n’était pas encore entrée à l’université.

Pourtant, l’entretien s’est bien passé et on lui a demandé de revenir le lendemain pour effectuer son premier service de nuit et superviser des dizaines d’enfants et d’adolescents accueillis au foyer de Barranquilla géré par l’organisation. Elle ne le savait pas à l’époque, mais elle avait été engagée pour remplacer un employé très apprécié et les enfants n’étaient guère enchantés de ce changement.

« L’un d’eux m’a dit ‘Vous n’arriverez pas à gérer la situation’, et un autre a déclaré ‘Je ne vous parlerai jamais’ ou quelque chose comme ça, en gros des réactions vives visant à me faire partir et à ne jamais revenir », raconte Maye. Mais l’accueil glacial des enfants a eu l’effet opposé. « Voir la souffrance dans leurs expressions au-delà de leur agressivité, percevoir leur âme, toute cette douleur, je pense que c’est ce qui m’a permis de communiquer avec eux et ce qui m’a donné envie de contribuer à leur processus de réadaptation. »

 « Maye défend bec et ongle ces enfants et leurs droits. »

Maye a passé les sept années suivantes – presque toute sa vingtaine – à assurer le service de nuit dans le foyer d’accueil. Elle est rapidement devenue un élément incontournable de la Fundación Renacer, l’une des membres du personnel les plus prisés dans l’organisation, une personne dont l’empathie, la patience et le don pour l’écoute lui ont permis de forger des liens uniques avec les enfants et les adolescents.

« Je la considérais comme une mère adoptive… parce qu’elle était toujours là quand vous aviez besoin d’elle », témoigne Jessica*, une femme d’affaires de 30 ans, mère de deux enfants, qui a vécu de l’âge de 13 ans à 16 ans au foyer d’accueil de Barranquilla après que sa mère, qu’elle ne revoit plus, l’ait contrainte à l’exploitation sexuelle. « Elle nous écoutait vraiment, et elle nous considérait d’une façon bien spécifique. »

Le foyer d’accueil de la Fundación Renacer à Riohacha a été créé à la suite d’une mission de reconnaissance de deux mois en 2018 dans la région frontalière avec le Venezuela au cours de laquelle l’équipe a identifié des centaines d’enfants victimes d’exploitation sexuelle. Au moins la moitié d’entre eux étaient des réfugiés et des migrants originaires du Venezuela, dont certains venus en Colombie avec leurs familles, d’autres seuls et d’autres victimes de la traite par des réseaux criminels.

« C’était une situation absolument atroce », se souvient Maye. « Plusieurs jeunes filles nous ont dit que leurs conditions de vie, obligées de vivre dans la rue dans une pauvreté extrême, les avaient contraintes à l’exploitation sexuelle. »

L’équipe en a conclu que la seule solution était d’ouvrir un nouveau foyer d’accueil dans cette région.

« Je me souviens que ma cheffe a déclaré que l’ouverture d’un foyer nécessitait un effort à 200%. C’est épuisant dans tous les sens du terme – physiquement, psychologiquement et économiquement », témoigne Maye. « Puis, elle a demandé ‘Qui veut diriger le projet?’ et j’ai levé la main. »

Près de 5 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays ces dernières années, fuyant les pénuries de nourriture et de médicaments, l’inflation galopante et l’insécurité généralisée. Selon les estimations, 1,8 million d’entre eux ont rejoint la Colombie voisine en quête de protection.

Actuellement, environ 40 enfants vivent dans ce vaste foyer de deux étages, qui comprend quatre chambres dortoirs et une cour intérieure où se dressent deux immenses manguiers. Quelque 80% des personnes accueillies sont des jeunes filles, dont beaucoup sont issues des communautés autochtones Wayúu et Yukpa dont les territoires se situent entre la Colombie et le Venezuela.

Un programme quotidien rigoureux, alternant sessions thérapeutiques individuelles et collectives et activités éducatives, leur offre un ordre et une structure tout en leur donnant l’espace et le temps dont ils ont besoin pour traiter leur traumatisme. Une équipe de plus d’une dizaine de professionnels, dont des enseignants, un psychologue, un travailleur social, un nutritionniste et un juriste, est sur place pour les aider à reconstruire leur vie, un processus qui prend généralement près d’un an et demi. Une fois qu’ils en sont capables, les enfants reprennent leurs études et, au fil des années, nombre d’entre eux ont poursuivi des carrières fructueuses.

« Nous avons beaucoup d’exemples de réussites », raconte Maye, rayonnante. « Nous avons des chefs cuisiniers, des designers, des infirmières, des médecins et des comptables. »

José de los Santos, travailleur social à l’Institut colombien pour le bien-être de la famille à La Guajira, qui place des enfants issus de familles infligeant des violences sexuelles auprès de la Fundación Renacer, affirme qu’ils en sortent transformés.

« Quand ils sortent, ce ne sont plus les mêmes enfants qu’à leur entrée », ajoute-t-il. « Ils quittent le foyer d’accueil avec un nouveau but dans la vie, pleins d’ambition, d’espoir et d’amour. C’est un réel changement. »

Le prix de la distinction Nansen pour les réfugiés sera présenté par le HCR, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, lors d’une cérémonie virtuelle le 5 octobre.

« Pour moi, le prix représente une opportunité pour les filles et les garçons », déclare Maye. Elle espère aussi que cela montrera « qu’il est possible pour les victimes de violences sexuelles de changer de vie et d’entreprendre des projets de vie qui sont positifs pour eux, pour leurs familles et pour la société. C’est possible. »

« Je suis très honorée d’avoir joué un rôle dans leurs vies », affirme-t-elle. « Ce sont les véritables héros de leurs propres histoires. Ils nous apprennent énormément de choses et ils nous incitent à poursuivre ce travail. »

La distinction Nansen pour les réfugiés doit son nom à Fridtjof Nansen, l’explorateur et humanitaire norvégien qui a été lauréat du Prix Nobel et qui a occupé le premier poste de Haut Commissaire pour les réfugiés après avoir été nommé par la Société des Nations en 1921. Cette distinction vise à honorer les valeurs de persévérance et d’engagement face à l’adversité prônées par ce dernier.

 

*Le nom a été changé pour des raisons de confidentialité.