Youri & Julien

PARRAINER POUR DONNER DES REPÈRES

© UNHCR/Shutterstock

Youri arrive en Belgique lorsqu’il a 17 ans. Loin des siens et de son pays natal, il peut cependant compter sur le soutien de Julien, son nouveau parrain, pour prendre ses marques et tout reconstruire.

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Exil est un centre médico-psycho-social pour personnes exilées situé à Bruxelles. Son programme de parrainage, qui vise d’abord les enfants non accompagnés et jeunes adultes, est conçu comme un complément à l’accompagnement professionnel apporté par le centre. Les jeunes réfugiés ou demandeurs d’asile sont mis en relation avec des citoyens belges qui les guident vers l’autonomie.

Il n’est qu’au seuil de l’âge adulte lorsque que Youri (nom d’emprunt) doit fuir la Guinée, pour échapper aux persécutions. Il se réfugie en Belgique, où il doit tout reprendre à zéro. Au détour du programme de parrainage d’Exil, il fait la connaissance de Julien, un Français de 41 ans installé à Bruxelles. Youri trouve en lui un ami et une boussole.

Neuf ans plus tard, Youri a trouvé son second souffle. Il est travailleur social et diplômé en santé publique. Nous le retrouvons dans nos bureaux à Bruxelles, au côté de son parrain, pour nous livrer leur histoire – celle d’une intégration réussie.

Qu’attendiez-vous du programme de parrainage d’Exil ?

Julien : En tant que travailleur social en centre d’accueil pour demandeur d’asile, je m’étais inscrit à ce programme dans le but de participer autrement à l’intégration des réfugiés. Et aussi pour inclure ma famille dans ma passion pour les questions d’intégration. En fait, lorsqu’on m’a demandé ce que j’attendais du jeune que je parrainerais, j’ai consulté ma femme, car je n’avais pas d’attente particulière. Ma femme m’a dit : « peu importe, mais j’aurai plus de facilité à connecter avec quelqu’un de dynamique ! »  Alors Exil nous a matché avec Youri. Et nous n’avons pas été déçus (rires) ! On voulait surtout ouvrir notre foyer en accueillant Youri autour d’un bon repas dans un cadre familial. C’était important pour nous.

Youri : Moi, je n’avais pas d’objectif spécifique. J’étais surtout curieux. Je me rappelle la première fois que nous nous sommes rencontrés. Je ne savais pas trop quoi dire. Tu te rappelles, nous étions là à nous regarder (Julien hoche de la tête). Alors, Julien a commencé à me parler de musique et là, c’était gagné !

Quelles activités avez-vous faites ensemble ?

Julien : Nous avons eu des activités très variées. Dès le départ, nous étions attachés à ne pas nous contraindre à un rythme prédéfini ni à un type d’activité précis. Hormis nos activités « sociales », comme la visite du Musée Hergé, nous avons également eu des occupations plus fonctionnelles. J’ai, par exemple, relu le travail de fin d’étude de Youri. Je me suis aussi activé à certains moments clés, comme lors de la libération de sa caution qu’un propriétaire moyennement honnête ne voulait pas lui rendre. J’avais aussi loué une camionnette pour le déménagement – c’était le genre de coup de main qui pouvait être utile. Je l’ai orienté vers une formation d’animateur de camps de vacances et conseillé un peu dans sa recherche de stages d’études. Qu’est-ce qu’on a fait d’autre ensemble ?

Youri : Le permis de conduire (rires de Julien et Youri).

Julien : Ah oui, ça, c’était une expérience mitigée (rire à nouveau). Enfin, ce n’est pas grave que ce soit mitigé, on ne peut pas tout réussir. J’étais son conducteur accompagnant. Youri m’a prévenu un peu trop tardivement avant l’épreuve. On a conduit un peu mais pas assez sérieusement pour la réussir. Après on a arrêté, parce que tu étais dans autre chose, non ?

Youri : Oui, c’était à la fin de mes études supérieures.

Julien : Vous voyez la relation de parrainage, ce n’est pas nécessairement régulier. Une fois, Youri m’a appelé pour me présenter sa copine de l’époque et me présenter son « chez lui ». Ça a constitué un changement dans la relation : c’était lui qui m’accueillait chez lui désormais. C’était très sympa.

Quelles ont été les valeurs ajoutées de cette relation pour vous ?

Youri : Après la reconnaissance de mon statut de réfugié, une question que je me suis fortement posée a été : « qu’est-ce qui se passe maintenant ? ». Le programme de parrainage m’a permis de trouver une réponse à cette question. Pour moi, tisser des liens, c’est essentiel. On a besoin de liens pour s’orienter. Le parrainage m’a aidé, entre autres, à tisser ces liens qui m’ont permis de m’en sortir. Je pouvais poser des questions à des personnes qui avaient des réponses. En plus, j’ai ressenti qu’il y avait quelqu’un qui croyait en moi, qui me tirait vers le haut, qui me donnait du courage de faire des efforts en dépit des problèmes que je pouvais rencontrer. Cette relation m’a vraiment redonné confiance en moi. Elle m’a permis d’extérioriser mes ressentis et de me sentir peu à peu intégré.

Un autre aspect du parrainage qui m’a fort parlé, c’est cette notion de réel partage. Certains ont tendance à voir l’intégration comme un processus à sens unique, or ce n’est pas seulement le cas. Le fait de m’avoir rencontré a permis aussi à Julien de comprendre ma culture. Il a peut-être été amené à rencontrer des personnes de mon origine dans le cadre de sa profession. Grâce à notre relation, il a peut-être mieux pu appréhender certains aspects culturels de son travail. Devenir un parrain, c’est par conséquent un vrai engagement : il faut pouvoir être ouvert et preneur.

« Le parrainage m’a aidé, entre autres, à tisser ces liens qui m’ont permis de m’en sortir. »

Julien : Pour moi ce qui était important, c’était de me concentrer sur les besoins de Youri et d’être à l’écoute. C’est pour cette raison que j’ai voulu le soutenir quant à des aspects concrets de son parcours d’intégration, tels que son orientation professionnelle. Je pense que la raison du succès de notre relation est due au fait que nos attentes ont réussies à se rencontrer.  L’impact sur ma famille a aussi été très positif. Mes enfants ont appris à connaitre une personne d’origine africaine avec Youri. C’est la première personne réfugiée que mes enfants ont rencontrée de manière personnelle. Je trouvais important qu’ils prennent connaissance des enjeux liés à la migration forcée, et qu’ils comprennent ce que cela veut dire d’être réfugié. Ils ont pris conscience de plein de choses – notamment ce qu’est l’Afrique et pourquoi on peut être amené à quitter son pays.

Donc votre relation est une belle réussite !

Julien : Oui sans aucun doute ! Youri est vraiment exceptionnel (rires de Youri). Il a vraiment la fibre sociale. Pour moi, c’est vraiment un bel exemple de réussite d’intégration. Cela s’est fait grâce à sa résilience, et ensuite avec l’aide d’un réseau et d’un accompagnement adapté dont tous les enfants non accompagnés devraient pouvoir bénéficier.

Youri : Si tous les réfugiés pouvaient avoir un parrain comme Julien, il n’y aurait pas de problèmes d’intégration en Europe. Il n’a jamais cherché à m’influencer, mais plutôt à m’indiquer ce qui était important. Il était là quand j’en avais besoin, sans m’étouffer pour autant. Pourtant, j’ai vécu à un arrêt de tram de chez lui, et ce n’est pas pour cela qu’on se voyait tout le temps. Il était là et me disait : « si tu as besoin, fais-moi signe, et si j’ai le temps, je suis là pour toi ». Ça a toujours été quelqu’un qui donnait l’espace pour me permettre de réussir dans ce que je faisais. Si on pouvait choisir son père, j’aurais peut-être bien choisi Julien (rire).

« Si tous les réfugiés pouvaient avoir un parrain comme Julien, il n’y aurait pas de problèmes d’intégration en Europe. »

J’aimerais préciser qu’un parrainage peut aussi ne pas fonctionner. Vous savez, ce n’est pas tous les parrainages qui réussissent. Il y a énormément de facteurs qui interviennent. Pour moi par exemple, c’était important d’avoir un projet. Mon projet, c’était d’acquérir de la connaissance. En tombant sur un parrain qui a fait des études, qui a un diplôme, ça permet d’avoir de quoi discuter. Parfois, avec Julien, on a eu des débats jusqu’à 3 heures du matin. On parlait de bouquins, et il m’amenait à sa bibliothèque, sortait un livre pour que je le lise. De mon côté, comme j’avais des cours de psychologie, je lui donnais des livres en psychologie du développement avant la naissance de son bébé. Du coup, il y avait un enrichissement dans les deux sens. En fin de compte, c’est du donnant-donnant, et quand je peux, j’essaye de rendre à Julien un peu de ce qu’il m’a donné. Je joue aujourd’hui un rôle dans la vie de ses enfants. Le système en Belgique a parfois tendance à regarder l’intégration comme un processus à sens unique. Alors que Julien m’a laissé ma place et ma singularité ; il est venu vers moi pour qu’on échange.

Quelles recommandations voudriez-vous faire sur base de votre expérience ?

Julien : Il faudrait, je pense, institutionnaliser le parrainage, capitalisant sur les bonnes pratiques mises en œuvre. Différents types de parrainage peuvent être soutenus en fonction des besoins, mais ils doivent être bien encadrés et suivis, y compris par des moments d’échange entre parrains. Exil a organisé une séance d’échange au restaurant, par exemple. Il faut aussi veiller à ce qu’il y ait une coordination suffisante entre les différents acteurs entourant les enfants non accompagnés. Etant donné que le tuteur ne peut pas tout faire, il est super important d’avoir un parrain qui puisse soutenir de manière très individualisée et qui puisse également servir de relais quant au bien-être du jeune. Un entourage bienveillant et de bonnes collaborations permettent véritablement de soulever des montagnes.

« Un entourage bienveillant et de bonnes collaborations permettent véritablement de soulever des montagnes. »

Youri : Le parrainage devrait être reconnu au même titre que la tutelle. Au-delà des aspects positifs du parrainage, je pense que trouver un logement est d’une difficulté incroyable pour les jeunes après l’obtention d’un permis de séjour.

Julien : J’ai l’impression que les financements des associations qui ont mis en place des activités de parrainage pour réfugiés souffrent trop de réductions budgétaires et de financements éparpillés et de court-terme.

Youri : Je ne peux qu’insister sur l’importance d’un bon accompagnement des réfugiés dans leur intégration. Si la procédure d’asile est une étape cruciale, une fois le statut obtenu, la sortie de cette procédure est vraiment critique. Au mieux et au plus vite la personne est accompagnée dans cette transition, au mieux se passe l’intégration dans la société.