70 ans après, la crise des réfugiés hongrois reste une leçon de solidarité mondiale
70 ans après, la crise des réfugiés hongrois reste une leçon de solidarité mondiale
Des réfugiés hongrois arrivent au camp de réfugiés d'Eisenstadt, en Autriche, après la répression brutale de la révolution hongroise de 1956.
Il y a soixante-dix ans jour pour jour, une manifestation étudiante à Budapest s’est muée en soulèvement national. Lorsque les chars soviétiques sont entrés dans la capitale, le 4 novembre 1956, et ont écrasé l’insurrection, des milliers de Hongrois ont commencé à fuir, déclenchant une crise de réfugiés qui allait durablement marquer la protection internationale des réfugiés.
Entre le 4 et le 6 novembre, quelque 10 000 Hongrois sont passés en Autriche. Les chiffres ont grimpé rapidement : 36 000 au 16 novembre, 113 000 à la fin du mois. Au total, environ 180 000 personnes rejoindront l’Autriche et 20 000 autres la Yougoslavie.
Peu après, l’Assemblée générale des Nations Unies a confié au HCR la coordination de la réponse à cette crise : aide d’urgence, mobilisation de financements et recherche de possibilités de réinstallation dans d’autres pays, en lien avec le Secrétaire général de l’ONU.
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Pour le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), organisation créée moins de six ans plus tôt, dotée d’un mandat temporaire censé expirer en 1958, cette crise représentait un défi sans précédent.
Le 5 novembre, le HCR a agi rapidement pour mobiliser le soutien international, en lançant un appel urgent aux gouvernements en faveur des réfugiés hongrois.
En quelques jours, une opération de secours extraordinaire s’est mise en place. À Vienne, un comité de coordination a réuni les autorités autrichiennes, le HCR, le Comité intergouvernemental pour les migrations européennes (CIME), la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge (LSCR) ainsi que des organisations bénévoles locales et internationales.
Ce fut l’une des premières illustrations d’un principe qui reste aujourd’hui au cœur des réponses aux déplacements : lorsqu’un déplacement survient à grande échelle, aucun acteur ne peut y répondre seul, et une protection efficace repose sur la coordination des efforts entre gouvernements, agences des Nations Unies et autres organisations humanitaires.
La réponse couvrait l’aide immédiate — nourriture, vêtements, soins médicaux —, l’enregistrement et la délivrance de documents, les besoins juridiques et de protection, ainsi qu’un appui à l’intégration de ceux qui resteraient en Autriche.
À mesure que l’urgence immédiate était maîtrisée, l’attention s’est portée sur la recherche de solutions à plus long terme. Quelques jours à peine après les premières arrivées, le HCR et le Secrétaire général de l’ONU appelaient d’autres gouvernements à accueillir des réfugiés hongrois.
« À mesure que des pays proposaient des places, les départs d’Autriche et de Yougoslavie se sont accélérés, les réfugiés poursuivant leur route en train, en bus, en bateau et en avion », explique Nicole Epting, représentante du HCR pour l’Europe centrale et du Sud-Est.
« Au 31 décembre 1956, 92 950 personnes avaient déjà été conduites hors d’Autriche. En 2025, seuls 81 800 réfugiés dans le monde ont pu accéder à la réinstallation et à d’autres voies sûres vers des pays tiers. Les crises de déplacement d’aujourd’hui appellent la même solidarité : il faut que davantage de pays offrent aux réfugiés la chance de prendre un nouveau départ.»
Des réfugiés hongrois montent à bord d’un train reliant l’Autriche à la Suisse en 1956. Cette photographie en noir et blanc a été colorisée en 2021 par l’artiste brésilienne Marina Amaral.
Parmi les personnes réinstallées figurait Thomas Wassermann, alors âgé de 14 ans, qui a quitté Budapest avec un camarade de classe, sans adulte pour les accompagner. Après avoir atteint l’Autriche, il a fêté son anniversaire à bord du navire qui devait l’emmener vers son nouveau foyer : l’Australie.
Soixante-dix ans plus tard, Thomas, aujourd’hui âgé de 84 ans et installé à Sydney, se souvient de l’incertitude de ce voyage : « J’ai quitté la Hongrie à 14 ans et j’ai eu 15 ans quelque part en mer. Je laissais une vie derrière moi sans savoir à quoi ressemblerait la suivante. »
Ce qui a suivi, il n’aurait guère pu l’imaginer. Après s’être illustré au football en Australie, Thomas s’est vu proposer de jouer pour le Chelsea Football Club, en Angleterre, au début des années 1960. Son parcours l’a conduit ensuite aux Pays-Bas, en Allemagne et en Suède, où il a travaillé comme mannequin et a rencontré sa future épouse.
Thomas Wassermann pose lors d’une séance photo pendant sa carrière de mannequin en Allemagne, en 1966.
« La réponse internationale à la crise des réfugiés hongrois a été un acte de solidarité extraordinaire, déclare Philippe Leclerc, directeur régional du HCR pour l’Europe. Quelque 180 000 réfugiés ont finalement été réinstallés à travers le monde et ont eu la possibilité de reconstruire leur vie. Soixante-dix ans plus tard, alors que des millions de personnes sont contraintes de fuir en quête de sécurité, ce même engagement à se tenir aux côtés des réfugiés et à leur offrir un nouveau départ demeure tout aussi essentiel. »
Le soulèvement hongrois a aussi été la première fois qu’une population déplacée était reconnue comme réfugiée sur une base prima facie, sans qu’une détermination individuelle complète soit exigée dans chaque cas. Ce fut une réponse pragmatique à une situation d'urgence, et une avancée importante pour la protection internationale des réfugiés, en droit comme en pratique.
Pour les personnes qui passaient en Autriche, cette avancée juridique a eu des conséquences immédiates. Barbara Piazza-Georgi, qui avait quatre ans lorsque sa famille a fui la Hongrie, conserve encore deux attestations délivrées à ses parents par le bureau du HCR à Rome en 1957, certifiant qu’ils étaient considérés comme des réfugiés relevant du mandat du HCR.
« Je n’avais que quatre ans lorsque nous avons fui la Hongrie, mais j’ai encore ces documents du HCR délivrés à mes parents à Rome. En les regardant aujourd’hui, il est frappant de penser que la petite fille arrivée comme réfugiée allait passer une grande partie de sa vie à travailler pour les Nations Unies », raconte Barbara, qui a par la suite travaillé avec le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), en Afrique et au Moyen-Orient.
Barbara Piazza-Georgi (à gauche) avec sa famille à Rome, sur une carte de vœux de Noël envoyée à Budapest en 1957, après la fuite de la famille hors de Hongrie.
Mais la reconnaissance du statut de réfugié n’était qu’un début. Une fois la frontière franchie, les gens avaient besoin d’aide pour aller de l’avant. Éva Arros se souvient encore du soutien que sa famille a reçu alors qu’elle cherchait refuge au-delà des frontières hongroises. Après avoir atteint l’Autriche, la famille a poursuivi sa route jusqu’en Italie, où, à Bolzano, des habitants ont attendu tard dans la nuit pour les accueillir avec du pain et du salami.
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À Milan, Éva et sa sœur ont reçu des chaussures neuves. La famille a ensuite embarqué à bord du paquebot Castel Bianco à destination du Canada. Repensant aux attentions reçues en chemin et à l’accueil chaleureux qui a suivi au Canada, Éva se rappelle : « La communauté internationale a pris grand soin de nous, et je lui en suis encore profondément reconnaissante. »
Partout dans le monde, des gouvernements ont aussi contribué à la réponse. Des pays aussi éloignés que l’Éthiopie, le Honduras, le Guatemala, le Venezuela, l’Argentine et le Brésil ont offert un soutien financier, un hébergement temporaire ou des visas. Ce qui avait commencé comme une crise de réfugiés aux frontières de l’Autriche et de la Yougoslavie était devenu une réponse véritablement internationale.
Géza Tatrallyay avait sept ans lorsque sa famille est enfin parvenue à quitter la Hongrie, à sa troisième tentative, après avoir déjà été interceptée et refoulée. Après avoir franchi une frontière gardée et truffée de mines pour gagner l’Autriche, la famille a été hébergée dans un camp de réfugiés aménagé avec l’aide du HCR.
Elle a fini par arriver au Canada à bord d’un avion affrété pour transporter des réfugiés hongrois de Vienne à Toronto. « Nous avons quitté la Hongrie en quête de sécurité, sans savoir où notre voyage s’achèverait. Le Canada a donné à ma famille la possibilité de prendre un nouveau départ, et de ce nouveau départ sont nées des opportunités que je n’aurais jamais pu imaginer », témoigne Géza.
Géza Tatrallyay (à droite) et sa famille devant leur maison à Peterborough, en Ontario (Canada), avec la première voiture de la famille, en 1957.
Géza a ensuite étudié à Harvard et à Oxford comme titulaire d'une bourse Rhodes et, en 1976, a représenté le Canada en escrime aux Jeux olympiques de Montréal.
Soixante-dix ans plus tard, le monde s’est habitué à la répétition des crises humanitaires, et l’attention retombe souvent avant même que les déplacements aient cessé. Les leçons de 1956 montrent ce qu’il est possible d’accomplir lorsque la protection est accordée rapidement, que les responsabilités sont partagées à l’échelle internationale et que des solutions sont recherchées dès le début d’une crise.